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Pétrole, or, blé, maïs, soja, colza : à quoi s'attendre sur le marché des matières premières au second semestre 2014 ?

Pétrole, or, blé, maïs, soja, colza : à quoi s'attendre sur le marché des matières premières au second semestre 2014 ?

(Easybourse.com) Ces six premiers mois de l'année se sont caractérisés par un repli de plus de 7% du cours du baril de pétrole Brent, par une appréciation de près de 6% du cours de l'once d'or et par un déclin de près de 20% du prix de plusieurs matières premières agricoles parmi lesquels le blé, le maïs et le soja. En cette rentrée, Easybourse a souhaité recueillir auprès de plusieurs experts sur le sujet leur sentiment sur l'évolution à venir de ces trois grands compartiments de ressources naturelles.

Interview de Francis Perrin

Interview

Francis Perrin

Président

Stratégies et Politiques Energétiques

Interview de Guy Maisonnier

Interview

Guy Maisonnier

Ingénieur économiste

IFP Energies nouvelles

Huit intervenants ont été interrogés au total, parmi lesquels : Renaud de Kerpoisson, fondateur du cabinet Offre et Demande Agricole (ODA) ; Gautier le Molgat, responsable du service analyse et recherche d'Agritel ; Guy Maisonnier, ingénieur économiste au sein de l'Institut français du pétrole Energies nouvelles ; Francis Perrin, président de Stratégies et Politiques Energétiques et directeur de la rédaction de Pétrole et Gaz Arabes ; Benjamin Louvet, directeur général délégué de Prim' Finance ; Dimitri Meyer, gérant d'un fonds spécialisé sur les ressources naturelles au sein de la société SPGP ; Emmanuel Painchault, gérant de fonds spécialisé sur les matières premières chez Edmond de Rothschild Asset Management ; Alexandre Carrier, gérant chez Natixis Asset Management.

Pour l’ensemble de ces experts les vues sur le pétrole, l’or et les matières premières agricoles sont assez partagées.

Vers une stabilisation du cours du pétrole

Si nous considérons l’évolution du Brent depuis le début de l’année, nous constatons une baisse de près de 7%. Cependant sur un historique un peu plus long, la stabilité prévaut. « Cela va faire près de quatre ans que nous évoluons dans un canal compris entre 100 et 120 dollars sur le prix du baril Brent. La moyenne est de 110 dollars, c’est exactement le niveau auquel nous nous trouvions il y a quelque semaines » commente Dimitri Meyer.

Quatre risques baissiers et deux risques haussiers sont identifiés pour le prix du baril de pétrole au cours des prochains mois.
Pourraient contribuer à un recul supplémentaire du prix du baril une plus importante expansion de la production pétrolière américaine ; l’accentuation des exportations provenant de la Lybie en dépit de la situation intérieure très dégradée de ce pays ; et une issue favorable des négociations en cours avec l’Iran. Enfin, un renforcement du dollar par rapport à l’euro pourrait également avoir un effet défavorable sur le prix du baril. « Ces quatre risques existent effectivement mais ils ont une probabilité de réalisation très différente » soutient Francis Perrin. La hausse de la production pétrolière américaine est une réalité et elle va continuer. Grâce au considérable développement du pétrole de schiste depuis 2010, la production américaine est passée de 5 millions de barils par jour en 2008 à 8 millions de barils. « Le gap de 3 millions de barils est équivalent à la production de l’Iran ou de l’Irak » remarque Guy Maisonnier. Ce gain de production a eu pour principal impact un repli des importations pétrolières américaines. « Au mois de mai de cette année, les importations américaines se sont élevées à 222 millions de barils, soit environ 7 millions de barils par jour. Ce chiffre est à comparer avec 10 millions de barils par jour il y a 7 ans » précise Benjamin Louvet.
On peut espérer que la tendance à l’amélioration se poursuive en Libye mais rien n’est sûr, poursuit Francis Perrin. La production pétrolière du pays serait remontée en juillet après la réouverture des terminaux pétroliers dans l’est du pays. Elle était d’environ 500 000 barils par jour au début août, contre 200 000-250 000 barils par jour au cours du printemps. Début 2011, la capacité de production pétrolière de la Libye s’élevait à 1,6 million de barils par jour.

La possible levée de l’embargo sur les exportations pétrolières de l’Iran est un point crucial à surveiller considère le président de Stratégies et Politiques Energétiques. Le cas échéant la levée de cet embargo pourrait avoir un impact significatif sur le marché pétrolier… Elle pourrait ajouter 1 million de barils. Mais cette levée d’embargo parait loin d’être évidente dès lors qu’elle nécessite l’autorisation du Congrès qui affiche une position très hostile à l’encontre de l’Iran.
Il existe enfin traditionnellement un lien inverse entre l’évolution du cours du dollar et l’évolution des prix du pétrole. « Ce n’est pour autant pas une loi économique. Les variations de taux de change peuvent être très rapides » indique Francis Perrin.

Les risques haussiers tiennent tout d’abord à ce qui se passe en Irak, dans le cas où les affrontements impacteraient la production dans le sud du pays. «Le risque lié à ce pays est d’autant plus important si l’on considère un horizon de moyen terme. Selon l’Agence international de l’énergie, l’Irak pourrait potentiellement doubler sa production pétrolière dans les années à venir. Nous pourrions d’ici 2020 passer à une production de 6 à 7 millions de barils par jour.
La persistance des perturbations pourrait finir par décourager les sociétés pétrolières à investir et à développer de nouveaux champs et compromettre l’augmentation de la production à venir comme prévu» mentionne Olivier Carrier.
Une confiance retrouvée dans une reprise plus robuste de la croissance économique pourrait également soutenir le cours. « Le FMI prévoit une progression du PIB mondial de 4% en 2015 contre 3,4% cette année » note Guy Maisonnier.

Pour pratiquement l’ensemble des interlocuteurs avisés sur les questions pétrolières, en dépit de la multitude des risques baissiers et haussiers, qui pourraient se compenser, le cours du pétrole a vocation à se stabiliser autour des 100 dollars. Une fourchette plus précise comprise entre 98 et 105 dollars par baril a été livrée par Francis Perrin.
D’un côté, le prix ne s’effondrera pas car les pays producteurs de l’OPEP ont besoin d’un prix de plus en plus important pour équilibrer leurs finances. « D’après les derniers éléments publiés par Reuters, il faudrait un prix de plus de 100 dollars pour la quasi-totalité des membres de l’Organisation pour éviter une instabilité sociale sauf le Koweït, le Qatar, l’Arabie Saoudite, et les Emirats arabes unis. Il est inconcevable que le prix continue à reculer durablement sans intervention de l’OPEP » relève Benjamin Louvet.

De l’autre coté, le cours du baril ne s’envolera pas non plus car l’Arabie Saoudite n’hésitera pas à augmenter sa production si besoin est pour maintenir l’équilibre entre l’offre et la demande. « Ce pays dispose d’une marge de manœuvre significative à court terme en raison d’une importante capacité inexploitée d’environ 2,5 millions de barils par jour et a eu l’occasion d’y avoir recours à plusieurs reprises par le passé. Les dernières estimations font d’ailleurs état d’une hausse de la production de l’Arabie Saoudite ces dernières semaines indépendamment de la prise en compte des variations saisonnières, à un peu plus de 10 millions de barils par jour » affirme le directeur de la rédaction de Pétrole et Gaz Arabes .

Une baisse attendue du prix de l’or

Nous sortons d’une année 2013 assez catastrophique sur l’or. Les attaques ont été particulièrement virulentes en mars et juin. La matière première est descendue à 1200 dollars l’once.

Un certain nombre d’éléments se sont accumulés pour soutenir artificiellement le cours de l’or: la crise sur les devises des émergents de ce début d’année sur fond d’une contraction des opérations d’achat de titres de dette par la Réserve fédérale américaine, les incertitudes concernant la dynamique économique en Chine, le conflit entre l’Ukraine et la Russie, l’avancée des islamistes en Irak. Quasiment à chaque fois, l’or a joué son rôle de valeur refuge face à la recrudescence de l’instabilité. Depuis fin mars, le cours de l’once tourne autour de 1300 dollars.

« Le marché cherche une direction. Lorsque celle-ci sera trouvée, elle sera probablement baissière » présage Dimitri Meyer. Deux raisons à cela. Tout d’abord, la remontée progressive des taux par la Réserve fédérale américaine. Cela pourrait peser sur le métal jaune car cela aurait un effet sur les taux d’intérêt réels. « En raison de la crise financière de 2008 et de la politique très accommodante de la Fed, cela fait plusieurs années que nous avons des taux d’intérêt réels négatifs aux Etats-Unis. Le coût de détention de l’or est alors plus intéressant. Une hausse des taux par la Fed conduirait à des taux d’intérêt réels positifs et retirait un aspect relativement attractif de la matière première qui elle ne verse pas de coupons » explique Dimitri Meyer.

Le second facteur qui devrait pousser à un repli additionnel du cours de l’or réside dans la moindre précipitation des pays émergents à acheter dès qu’il y a un creux sur l’or. « L’or s’est inscrit dans une trajectoire haussière pendant 12 années consécutives. Aussi, dès qu’il y avait un repli, les opérateurs notamment des pays émergents se hâtaient pour acheter de peur que le prix ne remonte rapidement. Ces derniers se sont progressivement aperçus que la donne a changé depuis fin 2011 et que l’or n’avait pas vocation à monter en permanence » développe Dimitri Meyer.

La baisse du métal jaune devrait cependant être limitée assure Emmanuel Painchault. « Les investisseurs s’apercevront que le processus de hausse des taux de la Fed se veut graduel et modéré pour ne pas casser la reprise et s’accompagnera d’un retour de l’inflation. Les taux réels resteront ainsi faibles. C’est ce qui compte ».
Nous pourrions revenir pour Emmanuel Painchault vers les 1250 dollars l’once mais pas beaucoup plus bas. « 1200 dollars est un niveau plancher. A ce niveau la Chine a été acheteur massif d’or en 2013. Au niveau de la structure de coût pour l’industrie, c’est un niveau auquel les sociétés ne peuvent plus investir pour la croissance ».
« Nous pourrions alors nous retrouver, comme pour le pétrole, dans un canal entre 1200 et 1400 dollars» préssent de son côté Olivier Carrer.

Une vue contrastée sur les matières premières agricoles

Alors qu’un recul est auguré pour le colza, du soja, du blé fourrager, un relatif statu quo est prévu pour le maïs et le blé meunier et une appréciation est consenti pour le tournesol.
Après deux à trois mois de tension en raison du blocage des ventes par les Argentins, une nouvelle détente devrait se manifester sur le soja et le colza en raison d’un niveau de production très élevé. «Le nombre de gousses comptabilisés laisse présager que les autorités américaines réviseront à la hausse leurs chiffres sur la production de soja des Etats-Unis dans leur prochain rapport. Nous devrions être autour de 105 millions de tonnes. La récolte de colza devrait également être abondante. Par ailleurs près de 24 millions de tonnes sont attendus rien que pour l’Europe» signale Renaud de Kerpoisson.

Le recul du prix du colza devrait être de l’ordre de 5% à 8%. Le prix de soja devrait tomber à 10 dollars sur le marché de Chicago dans un premier temps, contre 10,50 dollars aujourd’hui, et 14 dollars en janvier dernier. « Nous pourrions descendre à 9 dollars autour de janvier 2015, ce qui suppose un potentiel de détente de 15% supplémentaires » annonce Renaud de Kerpoisson.
S’agissant du prix du blé fourrager aujourd’hui d’environ 157 euros contre 188 euros en janvier, le recul pourrait être de 10% supplémentaire d’ici la fin de l’année.

Le prix du maïs devrait se stabiliser autour de 3,60 dollars le boisseau contre 7 dollars en début d’année. « Si la production américaine devrait se situer au dessus des 356 millions de tonnes annoncés, autour de 360 millions de tonnes ; il semble que la prévision de production pour la Chine est trop forte compte tenue de la sécheresse observée ces dernières semaines. Nous verrions plutôt cette production entre 200 et 205 millions de tonnes au lieu de 220 millions de tonnes. Pour l’heure les chiffres sur la production chinoise n’ont pas encore été ajustés et intégrés par le marché. En outre, nous pressentons que certains pays d’Amérique du sud et l’Ukraine vont abaisser leur production de maïs » alerte Renaud de Kerpoisson.

Le prix du blé meunier qui est de 175 contre 210 euros en début d’année devrait, également peu bouger. « La demande de blé meunier est forte. Si bien que l’Europe est en train d’importer du blé meunier et du blé de force (du blé de très haute qualité) pour réajuster les lots. Nous avons eu de mauvaises conditions climatiques dans les zones de production de blé de qualité, notamment aux Etats-Unis et en Europe. En Ukraine alors que nous avons habituellement 30% de blé fourrager, nous en avons plus de 50% cette année » atteste le fondateur du cabinet Offre et Demande Agricole.

La remontée du prix du tournesol envisagée s’explique par plusieurs considérations. Tout d’abord, le cours est bon marché par rapport à celui du colza. En outre, les conditions climatiques n’ont pas été propices dans certaines zones de production comme la partie est de l’Ukraine et de la Russie. Qui plus est, les Argentins n’ont pas semé beaucoup de tournesol. Enfin, la sécheresse espagnole a considérablement réduit la production d’huile d’olive. « Or l’huile de tournesol est un très bon produit pour remplacer l’huile d’olive. La demande devrait donc s’en trouver significativement accrue. Le prix de tournesol à 300 euros aujourd’hui pourrait récupérer 20% » souligne Renaud de Kerpoisson.

A noter que parmi les principaux risques pour le marché hormis un dérapage du conflit en Ukraine qui pourrait compromettre la récolte, figure la remise en scène d’El Nino sur le Pacifique, les conditions de semi au Brésil et en Argentine, la détérioration du climat dans l’hémisphère nord. « Les productions agricoles sont avant tout sensibles à la météo » conclut Gautier le Molgat.

Imen Hazgui

Publié le 01 Septembre 2014