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Fort ralentissement économique en Chine, chute du prix du pétrole : va-t-on vers une nouvelle crise financière ?

Fort ralentissement économique en Chine, chute du prix du pétrole : va-t-on vers une nouvelle crise financière ?

(Easybourse.com) Le mois de janvier 2016 s'est distingué par une vive accélération de la baisse du cours du pétrole. Le prix du baril de Brent a fléchi de près de 6% et atteint un plancher autour de 27 dollars. Ce mouvement alimenté en parti par un regain d'inquiétude sur la dynamique économique chinoise a soulevé la crainte de vivre une nouvelle crise du système financier. Celle-ci pourrait émaner de la mise à mal des entreprises liées de près ou de loin à l'industrie pétrolière et/ou de la détérioration de la santé des pays massivement dépendants des rentes pétrolières. L'accentuation de l'aspect menaçant de l'environnement dans lequel évoluent les marchés financiers a alors conduit à de massifs flux sortants sur le segment des actions et à des entrées abondantes de capitaux dans le compartiment des taux des pays core. En Europe, l'Eurostoxx 50 a terminé le premier mois de l'année sur une correction de près de 8% et le Cac 40 de plus de 5%.

Interview de Francis Perrin

Interview

Francis Perrin

Président

Stratégies et Politiques Energétiques

Interview de Frédéric  Rollin

Interview

Frédéric Rollin

Conseiller en stratégie d'investissement

Pictet Asset Management

Interview de Laurent  Geronimi

Interview

Laurent Geronimi

Directeur de la gestion taux

SwissLife Banque privée

Interview de Francis Perrin

Interview

Francis Perrin

Président

Stratégies et Politiques Energétiques

Nous avons souhaité recueillir le sentiment de plusieurs experts du secteur pétrolier ou des pays émergents afin de jauger le danger auquel nous étions confrontés actuellement. De l’avis général, si les deux zones d’ombre sont effectivement bien réelles et doivent être surveillées très étroitement, elles ne devraient cependant pas donner lieu à des tensions incontrôlables.

Un choc pétrolier comparable à celui de 1986

« Différents paramètres ont contribué à nourrir une certaine psychose sur le marché du pétrole et à engendrer une certaine panique » commente Francis Perrin, président de Stratégies et Politiques Energétiques et directeur de la rédaction du magazine Pétrole et Gaz Arabes. En premier lieu, le retour de l’Iran sur le front des exportations pétrolières. « Cela fait déjà plusieurs mois que les opérateurs de marché anticipent ce retour à la suite de la conclusion de l’accord de Vienne du 14 juillet 2015 portant sur le programme nucléaire iranien. Cependant une chose est de prévoir ce retour et une autre est de l’acter » relève Francis Perrin. L’accélération du repli du cours du baril est également liée à la décision prise par les membres de l’OPEP le 4 décembre 2015 de ne pas réduire leurs quotas de production de pétrole. « C’est la troisième fois consécutive qu’une telle position est adoptée après fin octobre 2014 et début juin 2015. Au-delà de toute inaction, le communiqué de presse qui rend compte de la réunion du mois dernier ne faisait nullement mention du plafond de production, ce qui a laissé penser à certains opérateurs que l’OPEP avait fait le choix de donner toute latitude à ses membres pour agir dans la direction qu’ils souhaitent » énonce Francis Perrin. Ce lundi 1er février, on apprenait d’ailleurs que la production de l’OPEP s’était élevée à 32,6 millions de barils par jour en janvier, un plus haut niveau depuis plusieurs années.

Les perturbations observées récemment en Chine, dans le secteur manufacturier, sur les marchés boursiers et sur le front du yuan, sont un autre facteur explicatif des positions massivement vendeuses sur la matière première. « Le deuxième semestre 2015 avait laissé place à une relative amélioration de la toile de fond macroéconomique en Chine. De nombreux investisseurs pressentaient un prolongement de cet éclaircissement. Or, tel ne fut pas le cas à l’instar de ce qu’a révélé l’indice PMI par Markit, plus négatif que prévu » indique Frédéric Rollin, conseiller en stratégie d'investissement chez Pictet Asset Management. Selon les résultats d'une enquête dévoilés ce lundi, le secteur manufacturier chinois aurait connu en janvier sa plus forte contraction depuis 2012.

Enfin, l’augmentation des stocks pétroliers (brut et produits raffinés) aux Etats-Unis et la persistante appréciation du dollar consécutivement au processus de normalisation de la politique monétaire depuis longtemps annoncé, puis enclenché par la Réserve fédérale américaine fin 2015 ont été d'autres éléments contributifs de la pression baissière exercée sur le prix du baril. « Les statistiques révèlent des stocks de barils dans les pays de l’OCDE record. Il est concevable qu’à certains endroits, se pose la problématique d’une saturation. Aux Etats-Unis, la capacité globale de stockage s’élèverait à 80%» mentionne Jérôme Sabathier, ingénieur, économiste principal au sein de l'Institut Français du Pétrole Énergies Nouvelles.

Le choc pétrolier que nous vivons est important, comparable à certains égards à celui que nous avons eu en 1986, relève ce dernier.  «La configuration actuelle fait effectivement penser au contre choc pétrolier d'il y a trente ans» soutient Philippe Waechter, chef économiste chez Natixis Asset Management.

« En juin 2014, le cours du Brent était monté à 115 dollars par baril. Il est actuellement descendu en dessous de 30 dollars. Le cours a donc été divisé par quatre. En 1986, le prix du baril était passé d'environ 40 dollars à 10 dollars. Nous avions ainsi également assisté entre le pic et le creux du prix à une division par quatre. L’intérêt avec la comparaison du contrechoc de 1986 est qu’il y avait aussi à l’époque des divergences d’opinion très sérieuses entre les membres de l’OPEP » éclaire Francis Perrin.

Vers une baisse supplémentaire du cours du baril ?


« La visibilité est loin d’être bonne. Beaucoup d'incertitudes dominent. De nombreux experts font des prévisions, des projections, des scénarii. Cependant, l’exercice n’est absolument pas évident. Aucune banque d’investissement que ce soit Goldman Sachs, Morgan Stanley, Standard Chartered… n’a une boule de cristal pour prédire avec exactitude et fiabilité à quel niveau sera le baril en fin d’année. Nous pouvons simplement pressentir avec les données dont nous disposons une possible poursuite de la spirale baissière » prévient Francis Perrin.
« La problématique sur les prévisions c’est que souvent ceux qui sont excessifs à la hausse le sont également à la baisse. Ainsi, certaines maisons qui escomptaient un cours du baril très cher il n’y a pas si longtemps présagent à présent un effondrement à un cours démesurément faible» avise pour sa part Philippe Waechter.

« A présent, il n’est pas inconcevable que le prix touche ponctuellement les 20 dollars, ou en dessous » augure de son côté Jérôme Sabathier. « En 2000, le prix du pétrole était descendu à – 14 dollars. Dans l’absolu, il reste encore de la marge pour une pression baissière » remarque alors Thierry Gautier, gérant chez GSD Gestion.

Le contexte se veut d’autant plus délicat qu’il est entendu que la Fed poursuive son processus de hausse des taux. « Alors que le marché table sur une à deux hausses additionnelles, le FOMC entrevoit quatre hausses. Le risque serait alors que la banque centrale américaine honore ses engagements et prenne par surprise le marché qui jouerait une plus forte appréciation du billet vert impactant plus défavorablement le prix du pétrole » avance Frédéric Rollin.


Une industrie pétrolière et une sphère émergente sous pression

Au regard de ce qui se passe au sein de l’industrie pétrolière et parapétrolière, la situation apparait inquiétante pour Thierry Gautier. « Les opérateurs ont à l’esprit le risque de faillites en cascade des entreprises pétrolières, avec un effet de contagion sur le secteur bancaire qui ont des engagements importants, et sur la santé financière des Etats producteurs. Un danger guette les équilibres macroéconomiques actuels ».
« Du coté des entreprises, 2016 s’annonce de toute évidence comme une grande année de chamboulement stratégique dans le secteur pétrolier. Des opérations de recapitalisation sont à prévoir chez les sociétés de service, comme CGG, Vallourec. Les rapprochements devraient se multiplier. Les majors pétrolières devraient être poussées à davantage revoir leur plan d’investissement » suppose le gérant de GSD Gestion.

« Une multitude de défauts pourrait en particulier être observée à l’issue des phases de renégociation des crédits qui doivent avoir lieu en mars » alerte Benjamin Louvet, gérant spécialisé sur les matières premières chez OFI Asset Management.  Selon le président de Blackrock, il pourrait y avoir au total 400 faillites dans l’industrie pétrolière aux Etats-Unis.

« Pourrait s’ensuivre l’ébranlement de toute une série de sociétés qui gravitent autour du segment de la production pétrolière : les sociétés de services, de géophysique, de sismique, d’exploration » fait savoir Jérôme Sabathier. « Les sociétés qui ont peu de marge de manœuvre financière seront celles qui auront des difficultés à résister à un prix du brut bas durablement » ajoute l’économiste de l’IFP Énergies Nouvelles.

Indubitablement, la chute du cours du pétrole devrait par ailleurs continuer à affecter de nombreux pays producteurs notamment le Venezuela, le Nigeria, l’Angola, la Libye, l’Irak… « De sérieux dérapages sur le plan économique, social et politique sont tout à fait possible. La contraction brutale des recettes d’exportation et des recettes budgétaires est de nature à avoir un impact foncièrement négatif sur la croissance. Les gouvernements vont, à coup sûr, avoir de plus en plus de peine à faire face aux besoins de leurs populations » présume Francis Perrin.

Vers une relative accalmie d’ici la fin de l’année ?


La question cruciale qui se pose est celle de savoir combien de temps le prix du pétrole va rester à ce niveau historiquement bas. Sur ce point les avis se veulent profondément divergents.
Alors que pour certains comme Benjamin Louvet « il est manifestement impossible fondamentalement que le bas prix du pétrole dure » et attendent un remontée du cours du baril vers 60 dollars d’ici décembre ainsi que l’anticipent le président de Continental Ressources ou le ministre du pétrole des Emirats Arabes Unis ; d’autres à l’instar de Thierry Gautier estiment que la pression baissière peut durer. «Il n’y a aucun élément tangible qui amène aujourd’hui à anticiper à un retour du baril à ce niveau ».

Du coté de la Chine, les mesures significatives adoptées par les autorités budgétaires et monétaires devraient finir par permettre un redressement de la conjoncture dans le pays. Sur le front de l’offre, il parait concevable pour Benjamin Louvet d’anticiper une baisse de production dans l’industrie du pétrole de schiste aux Etats-Unis comprise entre 500 000 et 800 000 barils par jour sur les deux prochains trimestres. « Ceci est à comparer avec une diminution de 170 000 barils prévu dans le dernier rapport de l’OPEP sur l’ensemble de l’année 2016 ». Pour le gérant d’OFI AM, sur le terrain de la géopolitique, l’Arabie Saoudite et l’Iran devraient être suffisamment avisés pour s’efforcer de ne pas faire dégénérer le conflit. Enfin, le processus de remontée lent et graduel des taux de la Fed devrait bel et bien être confirmé.

L’éventualité d’un rebond violent est même évoquée par l'expert. « Les spéculateurs sont extrêmement exposés à la baisse du pétrole. Ils ont une position vendeuse historique sur le marché. Dans le cas d’un retournement, nous pouvons escompter des débouclements en masse et une remontée très violente. Pour rappel, la dernière fois que le cours du baril était descendu à 40 dollars, un rebond de 20% a pu être enregistré en 10 jours. Certes, nous sommes en surplus de production au niveau mondial mais celle-ci tourne à plein. Les réserves de capacité doivent avoisiner les 1%. Par conséquent le prix du baril est sensible au moindre incident » développe le gérant d'OFI AM.

Sans l’écarter absolument, l’hypothèse d’un rééquilibrage du baril à 60 dollars ou plus semble quelque peu optimiste pour Francis Perrin. « Le département de l’Energie des Etats-Unis avance une moyenne de 40 dollars le baril en 2016 et de 50 dollars en 2017 » rappelle celui-ci. « La mise sur le marché de barils additionnels par l’Iran suite à la levée des sanctions internationales il y a quelques jours est susceptible de ralentir le rééquilibrage progressif de l’offre et de la demande sur le marché. Ce dernier pays annonce une hausse effective de sa production et de ses exportations de 1 million de barils par jour cette année. Le niveau de 60 dollars le baril devrait plutôt être retrouvé en 2017 ».


Imen Hazgui

Publié le 01 Février 2016