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Hinkley Point, planche de salut ou prochain gouffre financier pour EDF ?

Hinkley Point, planche de salut ou prochain gouffre financier pour EDF ?

(Easybourse.com) La construction d'ici 2025 de deux réacteurs EPR à Hinkley Point, dans l'ouest de l'Angleterre, est censée relancer la filière nucléaire française. Bien qu'approuvé par le gouvernement britannique, il suscite beaucoup de réserves jusque dans l'état-major d'EDF.

Le gouvernement britannique a donné son feu vert jeudi 15 septembre à la construction de deux EPR français sur le site d'Hinkley Point, dans l'ouest de l'Angleterre. Ce "Yes" met fin à l'incertitude qui entourait le projet depuis le referendum sur le Brexit et l'arrivée de Theresa May au 10 Downing Street. Le PDG d'EDF Jean-Bernard Lévy s'est félicité de cette décision qui "marque la relance du nucléaire en Europe" et doit permettre de créer plusieurs milliers d'emplois des deux côtés de la Manche.

Hinkley Point sera en effet le plus gros investissement étranger en terre britannique de l'histoire, estimé à 18 milliards de livres (environ 21 milliards d'euros). Le chantier démarrera en 2019 et durera six ans (la mise en service de la centrale est prévue en 2025). Il emploiera 25 000 personnes, selon M. Lévy. Alors qu'aucune centrale nucléaire n'a été construite au Royaume-Uni depuis vingt ans, ces deux nouveaux réacteurs doivent marquer une inflexion de la politique énergétique britannique, encore trop dépendante de ses centrales à charbon. La future centrale couvrira 7% des besoins en électricité du pays. Mais celle-ci sera nettement plus chère qu'aujourd'hui. EDF a en effet obtenu du gouvernement britannique un prix de  92,50 livres par mégawatt-heure garanti sur une période de 35 ans afin d'amortir son investissement initial, une faveur dénoncée par de nombreux responsables politiques outre-Manche.

L'autre inquiétude britannique concerne la présence du groupe chinois, China General Nuclear (CGN), aux côtés d'EDF. Les deux groupes sont déjà partenaires en Chine, où ils construisent ensemble deux EPR, mais c'est la première fois que CGN co-construira une centrale en Europe. Plus que son savoir-faire, le groupe public chinois apporte surtout un tiers des fonds nécessaires à la réalisation du projet. Mais son nom est récemment apparu dans une enquête d'espionnage industriel menée aux Etats-Unis. Certains responsables britanniques y voient un risque stratégique alors que CGN a été choisi pour la construction de deux autres réacteurs à Bradwell (sud-est), de conception chinoise cette fois. Pour calmer ces critiques, Londres a promis de s'assurer qu'EDF restera majoritaire dans ce projet pendant la phase de construction et que, quoiqu'il arrive par la suite, "Hinkley ne changera pas de mains sans l'accord du gouvernement".

Tensions en interne


En France aussi le projet d'Hinkley Point suscite des inquiétudes. Si EDF peut
compter sur le soutien du gouvernement qui y voit l'opportunité de relancer une filière nucléaire française mal en point, la contestation s'organise en interne. Le directeur financier Thomas Piquemal a été le premier à tirer la sonnette d'alarme. Dénonçant le coût de la future centrale et les problèmes rencontrés sur les autres chantiers EPR (Flamanville et Olkiluoto notamment), il demandait un report d'au moins trois ans de ce chantier titanesque. « Fin 2015, EDF avait déjà investi 58 % de son patrimoine dans la technologie EPR. Avec Hinkley Point, cette part allait monter à 70 %. Qui investirait 70 % de son patrimoine sur une technologie dont nous ne savons toujours pas si elle fonctionne ? ». Désavoué par le PDG, Jean-Bernard Lévy, il a démissionné début mars. Il a été imité il y a deux semaines par Gérard Magnin, l'un des représentants de l'Etat au conseil d'administration, pour qui Hinkley Point risque d'entraîner EDF "dans un abîme de type Areva".

Les incertitudes sur le coût final du projet sont en effet nombreuses. Les retards subis sur les chantiers de Flamanville et d'Olkiluoto, ainsi que les malfaçons récemment découvertes chez Areva, n'incitent guère à l'optimisme. D'après une note interne rédigée par des ingénieurs d'EDF et révélée par Mediapart « il est apparu, au fil de la construction de l’EPR de Flamanville 3, que la conception initiale du modèle EPR initial était entachée de nombreux défauts". Selon eux "l'EPR dans son état actuel n’est pas un produit industriellement mature" et c’est « peu dire que ce modèle UK EPR sera une nouvelle tête de série hybride et complexe, portant de ce fait un niveau de risque très élevé ». Le comité central d'entreprise (CCE) dénonce quant à lui le "passage en force" de la direction et a saisi la justice pour faire valoir son droit à l'information. Il réclame des documents complémentaires afin d'émettre "un avis valable" sur le projet. 

Mur d'investissements

Plusieurs institutions ont également tiré la sonnette d'alarme. Dans un rapport sur la stratégie internationale d'EDF entre 2009 et 2014 publié en mars dernier la Cour des Comptes estime que « l’endettement d’EDF, conjugué à la persistance, depuis 2010, d’un flux de trésorerie disponible négatif, limite les capacités de développement du groupe à l’étranger (…) à plus forte raison dans un contexte de besoin d’investissements massifs dans le parc [nucléaire] français ». EDF devra investir plus de 50 milliards d'euros dans la modernisation de ses centrales françaises d'ici 2025, un chiffre qui ne comprend pas les coûts de démantèlement des réacteurs les plus anciens ni l'enfouissement des déchets nucléaires. Un argument repris par l'agence Moody's qui prévient: "le projet Hinkley Point est, du fait de son ampleur et de sa complexité, de nature à détériorer le profil de risque à la fois commercial et financier d'EDF, dans la mesure où le bilan du groupe devra assumer les conséquences financières d'une très longue phase de construction au cours de laquelle cet investissement ne génèrera pas de trésorerie".

Autant de commentaires qui incitent analystes et investisseurs à la prudence. Le titre EDF n'a pas réagi à l'annonce de la décision britannique et affiche une baisse de 17% depuis le début de l'année contre un repli de 5% pour le SBF 120.


François Schott

Publié le 17 Août 2016