Espace Energie - News, articles, interviews et dossiers

Pétrole : jusqu'où peut chuter le prix du baril ?

Pétrole : jusqu'où peut chuter le prix du baril ?

(Easybourse.com) Le cours du baril de Brent a perdu 10,15% sur le seul dernier mois. La correction depuis le début de l'année est de 11,44%. Comment expliquer cette accélération baissière ? Jusqu'où peut-elle aller ? Nous avons voulu tenter de répondre à ces questions en interrogeant cinq experts du secteur pétrolier.

Plus d’une dizaine de pourcents de perdue en l’espace de quatre semaines pour l’or noir. Mais que se passe-t-il donc ? A l’origine de cette dégringolade, quatre principales considérations, selon les intervenants du dossier. En premier lieu, l’importance des stocks pétroliers aux Etats-Unis (533 millions de barils par jour, un niveau record). Selon le département de l’énergie, l’augmentation est de 5 millions de barils sur la semaine du 13 mars et de 31,6 millions de barils sur une année glissante.
Ensuite la vigueur de la relance de la production du pétrole de schiste outre Atlantique (+300 000 barils par jour depuis septembre dernier). Le département de l’énergie prévoit une production moyenne de brut pour cette année de 9,2 millions de barils par jour contre 8,9 millions en 2016.
Egalement l’incertitude grandissante sur la capacité de la nouvelle administration Trump à implémenter les mesures phares tant promises pour stimuler la croissance américaine et booster la consommation de la matière première.
Enfin, non des moindres, les doutes entourant le respect et la reconduite de l’accord de l’OPEP arrêté fin 2016 pour réduire la production pétrolière sur six mois de 1,2 millions de barils par jour pour les pays membres du cartel et 600 000 barils par jour pour les pays non membres.

Une simple respiration


La correction est significative mais pas exceptionnelle aux dires des experts interrogés. En particulier l’affaissement de 5% relevée sur la seule journée du 8 mars peut s’apparenter à des décrues observées à l’été 2016, notamment en juillet (-4,98%), éclaire Benjamin Louvet, gérant matières premières chez OFI Asset Management.

Le recul du prix du baril a été amplifié par le débouclement des positions longues tenues sur le marché. Le nombre de contrats a diminué de 20% la semaine dernière, remarque Emmanuel Painchault, gérant actions, spécialisé sur les matières premières, chez Edmond de Rothschild Asset Management. « A la veille de la correction du 8 mars, les positions s’élevaient à 875 millions de barils. Nous sommes passés à 820 millions de barils » précise Benjamin Louvet.

La correction est jugée bienvenue par les intervenants sollicités. « Depuis novembre nous avons eu une absence totale de volatilité sur le marché. Il y avait un important consensus reflété dans un positionnement des traders très acheteur. Avec la baisse des positions longues, nous avons eu une augmentation des positions short. Le net des positions acheteuses se situe désormais à un plus bas niveau sur un an. En cela, nous pouvons considérer que le marché s’est assaini » énonce Emmanuel Painchault.

Un potentiel de baisse supplémentaire limité

Pour l’ensemble des participants au dossier, le potentiel de baisse supplémentaire du prix du baril est ténu. Deux principales raisons à cela.

Tout d’abord, les fondamentaux du marché sont contrastés. Ils ne militent pas nécessairement pour un excès de l’offre par rapport à la demande. « Les stocks aux Etats-Unis ont certes augmenté en janvier et février à un niveau record. Mais la situation outre Atlantique n’est pas la situation mondiale. Par ailleurs la hausse des stocks pétroliers américains trouve son origine dans des facteurs conjoncturels comme l’arrivée des tankers partis du Golfe Persique à la fin de l’année dernière ou la maintenance plus tôt que d’habitude des raffineries. Mathématiquement les stocks de pétrole brut aux Etats-Unis devraient s’amoindrir dans les semaines à venir » développe le gérant d’Edram.

Si nous n’avons pas encore de visibilité sur le sujet, une reconduction de l’accord de l’OPEP ferait sens pour garder une certaine maîtrise du prix du baril. « Nous pouvons raisonnablement admettre que si les pays OPEP et non OPEP appliquent de manière satisfaisante l’accord et si la réaction du marché sur les prix est jugée insuffisante, les quotas de production seront prolongés » assure Francis Perrin, président de Stratégies et Politiques Energétiques.
« Toutefois, même si l’OPEP ne reconduit pas la réduction de production décidée pour le premier semestre, le marché devrait tout de même se retrouver avec un élément de poids pour l’aider à se rééquilibrer. C’est au troisième trimestre que l’on consomme le plus de pétrole dans le monde, entre 1 et 1,5 millions de barils par jour supplémentaires » souligne de son côté Benjamin Louvet.

Le prix du baril est supposé évoluer dans une bande de fluctuation. « Un prix en dessous de 50 pénalise à la fois la rentabilité des producteurs pétroliers internationaux, et les finances publiques des pays de l’OPEP. La contraction de la production a tendance à conduire à un relèvement du cours du baril. Un prix au-dessus de 60 dollars encourage un fort développement du pétrole de schiste et alimente une surproduction, donc une suroffre qui entraîne un nouveau fléchissement du cours» arguent Emmanuel Painchault et Charlotte Peuron, gérante actions spécialisée sur les matières premières chez CM CIC Asset Management. « Si l’on considère les positions sur le marché, de nombreux investisseurs ont décidé de faire le pari que le cours du baril ne descendrait pas en dessous de 50 dollars » relève Benjamin Louvet.

Ce dernier se veut plus optimiste quant à la progression du cours du baril. « Le prix du pétrole pourrait remonter entre 65 et 70 dollars fin 2017.On devrait ensuite voir un prix de 80 dollars fin 2018 sur fond d’interrogations à propos du manque d’investissement des grands producteurs de pétrole conventionnel ».

Un secteur pétrolier qui conserve son intérêt

Si pour Benjamin Louvet, il y a lieu de patienter d’avoir plus de clarté sur la position de l’OPEP pour investir dans le secteur pétrolier en bourse, l’attentisme n’est pas recommandé par Emmanuel Painchault, Charlotte Peuron, ou encore Francis Perrin.

« Les analystes prévoient une progression des profits pour le secteur pétrolier en Europe de 70% cette année. Un tel rebond parait donc plausible » signale le gérant d’Edram. Selon ce dernier, la moyenne des prix du pétrole l’année dernière est de 44 dollars. Si cette année cette moyenne remonte à 55 dollars, cela fera un gain de 25%. « De ce fait, nous avons un levier sur les résultats des sociétés du secteur très important ».
Cette potentielle expansion des profits n’est pas encore intégrée dans les cours, juge Emmanuel Painchault. « Nous avons eu un rebond l’année dernière sur un niveau de valorisation fin 2015 historiquement bas. Depuis le début de l’année, la variation du secteur est atone. Les investisseurs sont passés d’une position très sous exposée à une position un peu moins sous exposée voire neutre. Nous n’observons pas une position de forte surexposition. Il n’y a pas de suranticipation.
Dit autrement, le marché ne joue même pas une stabilisation des prix à 55 dollars. Avec une moyenne de prix à 55 dollars, et un rebond des profits de 70%, le secteur pétrolier devrait surperformer le marché cette année » .

Les opérateurs à privilégier

Les sociétés de services pétroliers ? La gérante de CM CIC, donne la primeur aux sociétés de services pétroliers. « Nous admettons que 2017 sera une année de transition sur le plan des investissements. Les sociétés intégrées ont cessé depuis deux ans leur investissement en R&D dans de nouveaux champs du fait de la baisse du prix du pétrole. La stabilisation du cours du baril devrait permettre la restauration de bilans et de nouvelles dépenses d’investissement à partir du second semestre. Si cela se confirme, il faudra s’intéresser à certaines sociétés de services pétroliers spécialisées dans la recherche en amont ». Un appétit partagé par Emmanuel Painchault qui détient des lignes sur Anadarko, EOG, Pioneer, Halliburton, Patterson.

Les sociétés d’exploration et de production nord-américaines ?  Alors que Charlotte Peuron affiche une certaine prudence à l’égard des sociétés d’exploration production nord- américaines qui ont eu le vent en poupe fin 2016, attestant au passage avoir allégé ses positions sur ces acteurs, Emmanuel Painchault continue de leur témoigner un relatif intérêt. Ce dernier apprécie également certaines majors plus diversifiées comme Total.

Les producteurs de pétrole de schiste ? Le gérant d’Edram appelle à la vigilance à l’égard des producteurs de pétrole de schiste. « Le problème est que ces producteurs ont tendance à investir énormément autant que leurs cash flows. Si on a une forte croissance, on n’a pas d’espoir à avoir à moyen terme une forte génération de free cash flow, et une capacité à payer des dividendes, contrairement aux producteurs de pétrole conventionnel » conclut Emmanuel Painchault.




Imen Hazgui

Publié le 27 Mars 2017