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Interview de Benjamin Louvet : Associé gérant chez Prim'Finance

Benjamin Louvet

Associé gérant chez Prim'Finance

Même avec une forte baisse de la croissance mondiale en 2012, la consommation de pétrole devrait encore augmenter

Publié le 06 Octobre 2011

Quelle est l'état actuel de la demande et de l'offre en énergie fossile ?
Aujourd'hui, l'offre de pétrole est relativement contrainte : elle est en effet sensiblement inférieure à la consommation mondiale, de l'ordre de 88,2 millions de barils (selon les données 2011 de l'Administration américaine à l'énergie), ce qui implique que l'on puise un peu dans les stocks à court terme.

Le problème sur le marché du pétrole, c'est que nous sommes confrontés à deux problématiques simultanées, ce qui est assez rare. La première est une contrainte sur l'offre.

Le Brent étant de moins bonne qualité que le WTI américain, il devrait valoir un peu moins cher que le WTI, or ce n'est plus le cas actuellement notamment en raison d'opérations de maintenance qui font que, alors qu'en 2005 le Brent était extrait à un rythme d'environ 1,6 millions de barils par jour, ce rythme est tombé à ce jour à près de 900 000 barils par jour.

En parallèle, la situation géopolitique est extrêmement problématique en Libye, laquelle représentait 1,6 millions de barils par jour avant la guerre. Depuis, la production s'est complètement arrêtée pendant plusieurs mois et est actuellement en train d'être remise en route. Cette remise en route est très progressive, et les diverses estimations s'accordent pour dire que nous retrouverons un rythme de 300 à 400 000 barils par jour d'ici la fin de l'année. Pour ce qui est de l'après, les estimations sont très variables, mais la plupart jugent qu'à fin 2012, la Lybie devrait avoir retrouvé son rythme de production normal. Cela étant, le risque politique demeure à l'instar de ce qui s'est passé en Irak...

Les incertitudes ne se limitent d'ailleurs pas à Libye...
Au Soudan en effet, la situation parait stable, malgré la partition du pays entre le Nord et le Sud. Mais elle peut devenir problématique à l'avenir, la capitale se trouvant au Nord et les champs pétroliers au Sud. Le Nigéria, qui est un pays extrêmement important pour le marché en raison de son pétrole de très bonne qualité, connaît également de fortes tensions intérieures, dans la mesure où les rebelles, regroupés au sein du Mouvement de libération du Delta du Niger, alternent des périodes de cesser le feu et d'attentats régulièrement, causant ainsi un certain nombre d'interruptions importantes sur la production du pays.

Au final, tous ces éléments mis bout à bout montrent que l'essentiel des capacités excédentaires de production aujourd'hui dans le monde, se trouvent en Arabie Saoudite. Or le problème du pétrole saoudien réside dans le fait qu'il est particulièrement lourd et difficile à raffiner en raison de son fort taux de souffre.

L'offre est donc actuellement très contrainte, ce qui est d'ailleurs perceptible à travers différents signaux: d'abord, si on considère la structure interne des prix sur les marchés, il apparait qu'il revient plus cher d'acheter du pétrole aujourd'hui que d'en acheter à un horizon de trois mois. En outre, on constate que des pétroles de moindre qualité, se vendent plus cher que des pétroles de meilleure qualité, simplement parce qu'ils sont disponibles immédiatement. Ainsi, en dépit de discours "rassurants", il y a un vrai problème au niveau de l'offre.

Qu'en est-il de la demande ?
Côté demande, le problème c'est qu'elle ne cesse de croitre depuis 2010 et s'est profondément modifiée, ne serait-ce que par rapport à 2008 où la crise financière avait provoqué une très forte correction, entraînant elle-même une baisse des prix. Aujourd'hui, la demande a énormément évolué, dans le sens où le poids des pays "en développement" dans la consommation mondiale de pétrole a largement augmenté, au point de dépasser celui des pays de l'OCDE.

Ceci est réellement problématique dans la mesure où si l'on parle d'un ralentissement économique mondial, on parle en réalité d'un ralentissement dans les pays de l'OCDE et non dans les autres dont la croissance de la demande continue d'augmenter.

Conséquence, même avec une forte baisse de la croissance mondiale l'an prochain, la consommation de pétrole devrait encore augmenter ainsi que l'avance l'Agence international de l'énergie (AIE ) dans son dernier rapport mensuel. L'équation est donc forcément explosive.

Mais ce n'est pas tout. Il convient d'y ajouter la situation géopolitique très complexe rendant la tâche des pays producteurs de pétrole particulièrement délicate. Le cas de l'Arabie Saoudite est, en l'espèce, édifiant: l'Arabie Saoudite, comme d'autres pays du Moyen Orient, s'est en effet retrouvée cette année dans une situation sociale très compliquée. Or afin de maintenir la paix sociale, les dirigeants du pays ont injecté massivement de l'argent dans l'économie nationale (sous forme de subventions, d'aides etc.). Résultat, le budget saoudien, qui avait été fixé à près de 190 milliards de dollars avant la révolution arabe, a été augmenté de 35 milliards. Or le seul moyen pour les Saoudiens, de financer ce budget, consiste à vendre du pétrole non plus à un prix compris entre 75 et 80 dollars le baril, mais plutôt entre 95 et 100 dollars afin que la hausse de presque 20% du budget soit tenable.

Cela signifie que même en cas de ralentissement dans les pays de l'OCDE, la demande de pétrole ne va pas ralentir, et que les pays producteurs de pétrole, notamment l'Arabie Saoudite l'un des plus importants d'entre eux, ont besoin d'un prix supérieur à ce que l'on observe aujourd'hui. Ces pays vont donc être obligés d'adapter leur production pour que les tarifs ne baissent pas trop...

Nicolas Sandanassamy