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Interview de Francis Perrin : Président de Stratégies et Politiques Energétiques et directeur de la rédaction du magazine Pétrole et Gaz Arabes

Francis Perrin

Président de Stratégies et Politiques Energétiques et directeur de la rédaction du magazine Pétrole et Gaz Arabes

Forte chute du prix du pétrole : attention au possible dérapage !

Publié le 19 Janvier 2016

Quelle lecture faites-vous de l’accélération de la baisse du cours du baril ces derniers jours ?
Différents paramètres ont contribué à nourrir une certaine psychose sur le marché et à engendrer une certaine panique.
En premier lieu, le retour de l’Iran sur le front des exportations pétrolières. Cela fait déjà plusieurs mois que les opérateurs de marché anticipent ce retour à la suite de la conclusion de l’accord de Vienne le 14 juillet 2015 portant sur le programme nucléaire iranien. Cependant une chose est de prévoir ce retour et une autre est de l’acter.
L’accélération du repli du cours du baril est également liée à la décision prise par les membres de l’OPEP le 4 décembre 2015 de ne pas réduire leurs quotas de production de pétrole. C’est la troisième fois consécutive qu’une telle position est adoptée après fin octobre 2014 et début juin 2015. Au-delà de toute inaction, le communiqué de presse qui rend compte de la réunion du mois dernier ne faisait nullement mention du plafond de production, ce qui a laissé penser à certains opérateurs que l’OPEP avait fait le choix de donner toute latitude à ses membres pour agir dans la direction qu’ils souhaitent.
Les perturbations observées récemment en Chine, dans le secteur manufacturier, sur les marchés boursiers et sur le front du yuan, sont un autre facteur explicatif des positions massivement vendeuses sur cette matière première.
Enfin, nous pouvons mentionner l’augmentation des stocks pétroliers (brut et produits raffinés) aux Etats-Unis et la persistante appréciation du dollar consécutivement au processus de normalisation de la politique monétaire depuis longtemps annoncé, puis enclenché par la Réserve fédérale américaine fin 2015.

D’aucuns comparent le choc pétrolier que nous vivons actuellement au choc de 1986. Qu’en pensez- vous ?
Cette comparaison n’est pas exagérée. En juin 2014, le cours du Brent était monté à 115 dollars par baril. Il est actuellement descendu en dessous de 30 dollars. Le cours a donc été divisé par quatre. En 1986, le prix du baril était passé d'environ 40 dollars à 10 dollars. Nous avions ainsi également assisté entre le pic et le creux du prix à une division par quatre.
A présent, au-delà de 1986, nous avons connu d’autres périodes de chute importante du cours du baril, à la fin des années 1990 et en 2008. En juillet 2008, le cours du baril était monté à 147 dollars. Il s’est ensuite effondré en décembre 2008 à moins de 40 dollars, en raison de l’aggravation de la crise des subprimes et de la faillite de Lehman Brothers.

L’intérêt avec la comparaison du contrechoc de 1986 est qu’il y avait aussi à l’époque des divergences d’opinion très sérieuses entre les membres de l’OPEP.

Que peut-on escompter pour la suite des évènements ? La visibilité vous parait-elle suffisamment nette pour présager de la variation du prix du baril au cours des prochains mois ?

La visibilité est loin d’être bonne. Beaucoup d'incertitudes dominent dans l’environnement du marché. De nombreux experts font des prévisions, des projections, des scénarii. Cependant, l’exercice n’est absolument pas évident.
Aucune banque d’investissement que ce soit Goldman Sachs, Morgan Stanley, Standard Chartered… n’a une boule de cristal pour prédire avec exactitude et fiabilité à quel niveau sera le baril en fin d’année. Nous pouvons simplement pressentir avec les données dont nous disposons une possible poursuite de la spirale baissière des prix du pétrole à court terme avec une remontée par la suite.

Quelle équation pétrolière mondiale vous pousse à supposer une remontée du cours du baril d’ici la fin de l’année ?

A un cours en dessous de 30 dollars, beaucoup de producteurs ne sont plus rentables pour continuer leur activité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle est évoquée, pour la première fois depuis plusieurs années, en 2016 une contraction de la production de pétrole des pays non membres de l’OPEP : aux Etats-Unis, en mer du Nord, en Russie, dans l’offshore profond…
En outre, il ne faut pas oublier que le pétrole est une ressource non renouvelable. Enfin, la consommation mondiale de pétrole s’inscrit toujours dans une trajectoire ascendante.

D’aucuns tablent sur un baril à 60 dollars d’ici décembre ?

Cela semble quelque peu optimiste. Le département de l’Energie des Etats-Unis avance une moyenne de 40 dollars le baril en 2016 et de 50 dollars en 2017.
La mise sur le marché de barils additionnels par l’Iran suite à la levée des sanctions internationales il y a quelques jours est susceptible de ralentir le rééquilibrage progressif de l’offre et de la demande sur le marché. Ce dernier pays annonce une hausse effective de sa production et de ses exportations de 1 million de barils par jour cette année.
Le niveau de 60 dollars le baril devrait plutôt être retrouvé en 2017.

Le chiffre suggéré par l’Iran vous parait-il crédible ?

Il fait sens en termes de capacités même s’il n’est pas garanti à l’heure actuelle que le calendrier défini par les autorités iraniennes sera respecté.

Pensez-vous que l’OPEP va changer son fusil d’épaule cette année au sujet du quota de production ?

Il est difficile de répondre à cette question mais la situation n’est pas propice à un changement à moins que certains pays non-OPEP ne fassent des concessions et acceptent eux aussi de réduire leur production.

Quels contrecoups la chute du cours du pétrole peut-elle avoir sur les pays émergents massivement producteurs ?

Indubitablement, la chute du cours du pétrole fait davantage de mal à certains pays producteurs qu’à d’autres. Alors que l’Arabie Saoudite a encore les moyens de tenir la cadence, tel n’est pas le cas de pays comme le Venezuela, le Nigeria, l’Angola, la Libye, l’Irak…

Si la remontée du cours du baril se fait tarder, peut-on craindre un dérapage dans un de ces pays ?

C’est tout à fait possible. La contraction brutale des recettes d’exportation et des recettes budgétaires est de nature à avoir un impact foncièrement négatif sur la croissance. Les gouvernements vont, à coup sûr, avoir de plus en plus de peine à faire face aux besoins de leurs populations. De sérieux dérapages sur le plan économique, social et politique peuvent tout à fait en découler.

Comment appréhender les répercussions négatives de l’effondrement du cours du baril sur les sociétés américaines impliquées de près ou de loin dans le secteur pétrolier ?

En raison d’un coût de production parfois supérieur au prix du marché depuis plusieurs trimestres, nous avons d’ores et déjà observé une forte diminution des investissements, du nombre d’appareils de forage en activité, une réduction de la production pétrolière des Etats-Unis, une augmentation des difficultés financières, une hausse des faillites...
Je ne pense pas que ces problèmes auront des incidences bancaires et financières majeures pour l’économie américaine. Le système bancaire américain est moins fragile qu’il ne l’était en 2008 compte tenu des mesures d’assainissement qui ont été mises en œuvre.

Quelles autres menaces supposent l’effondrement du cours du baril ?

Au-delà des retombées économiques à court terme, l’effondrement du prix du pétrole n’est forcément pas une bonne chose pour la transition énergétique. Avec la chute du prix du pétrole, nous allons disposer de trois combustibles fossiles fortement émetteurs de CO2, avec le charbon et le gaz, en quantité abondante à des prix très compétitifs.
Un autre risque réside dans le fait que la vive diminution des investissements des compagnies pétrolières entraîne une pénurie de pétrole à moyen terme, d’ici quatre à cinq ans ou un peu plus.

Êtes-vous d’avis que la chute du cours du baril puisse affecter significativement la croissance mondiale ?

Je ne le pense pas. La chute du prix du pétrole fait des gagnants et des perdants. Du point de vue des producteurs et exportateurs, entreprises ou pays, la situation est clairement inquiétante. Mais, du coté des consommateurs et importateurs, c’est en revanche une bonne nouvelle pour la balance commerciale, la balance des paiements s’agissant des Etats et pour le pouvoir d’achat et les marges bénéficiaires s’agissant des acteurs économiques (ménages et entreprises).
Or, au niveau global, il y a plus de pays importateurs qu’exportateurs. A court terme, l’effondrement du prix du baril est ainsi plutôt un phénomène favorable à la croissance mondiale.


Propos recueillis par Imen Hazgui