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Interview de Philippe  Waechter : Chef économiste chez Natixis Asset Management

Philippe Waechter

Chef économiste chez Natixis Asset Management

Forte chute du cours du pétrole : comment se positionner dans ce contexte très chahuté ?

Publié le 21 Janvier 2016

Quelle lecture faites-vous de l’accélération de la chute du cours du baril depuis le début de l’année ?
Cette accélération tient selon moi, en premier lieu, à un regain d’inquiétude sur le ralentissement de la Chine. En fin d’année dernière, nombreux étaient ceux qui avait l’espoir de voir une relance de la dynamique économique en Chine ce début d’année. Or le signal envoyé par les autorités du pays depuis le 1er janvier va à l’encontre de ce pressentiment, ces derniers étant allés jusqu’à autoriser la dépréciation de la monnaie pour faciliter l’ajustement.

Il en a été déduit par le marché qu’il ne fallait pas s’attendre à une accélération de la demande chinoise et que le déséquilibre entre offre et demande sur le marché du pétrole allait, de ce fait, persister.
L’accord avec l’Iran est venu attiser la nervosité des opérateurs de marché. Le retour sur le marché de ce dernier pays qui entretient une certaine rivalité avec l’Arabie Saoudite rend, de facto, plus improbable l’obtention d’un accord des membres de l’OPEP sur la réduction de la production de pétrole.

Le baril a perdu près de 25% de sa valeur depuis début janvier, ce qui est considérable ? Comment expliquez une correction d’une telle ampleur en un laps de temps limité ?
Les investisseurs ont réellement été pris au dépourvu. Ils pensaient fermement que le cours du baril allait de nouveau suivre une pente ascendante.
Ils ont été amenés à revoir drastiquement leur anticipation et à changer subitement leur comportement sur le marché.

A quelle suite des évènements vous attendez -vous à présent ?

Il est difficile d’indiquer à ce stade quel sera le prix d’équilibre du pétrole, autrement dit à quel niveau le baril va se stabiliser. Ce qui est cependant vraisemblable c’est que le prix du baril va rester bas durablement.

Certains experts tablent sur un cours du baril à 10 dollars ?
La problématique sur les prévisions c’est que souvent ceux qui sont excessifs à la hausse le sont également à la baisse. Ainsi, certaines maisons qui escomptaient un cours du baril très cher il n’y a pas si longtemps présagent à présent un effondrement à un cours démesurément faible.
Je pense, pour ma part, que le cours peut encore descendre jusqu’à 20 dollars en raison de l’ampleur du déséquilibre du marché. Il serait très hasardeux d’affirmer qu’il pourrait bien en deçà.
Il faudrait pour cela des éléments plus inquiétants, un choc plus prononcé. Lorsque le baril est descendu en dessous de 10 dollars en 1998, nous étions alors en plein dans la bourrasque de la crise asiatique. Pour l’heure, on observe un processus d’ajustement mais pas de rupture.

Le parallèle avec le contrechoc pétrolier de 1986 vous parait il pertinent ?

La configuration actuelle fait effectivement penser au contre choc pétrolier de 1986.

Une remontée à 60 dollars sur fond d’une contraction de l’offre d’ici la fin de l’année est-elle plausible ?

C’est à mon sens un vœu pieux. Rien pour l’instant ne va dans le sens d’une remontée à ce niveau. Nous ne voyons pas une reprise de l’activité très forte dans les mois qui viennent, ni un accord de diminution de la production de la part des grands producteurs.
A présent, il n’est pas exclu qu’à un horizon de trois à quatre ans, la demande se renforce et qu’il y ait en parallèle un tarissement de l’offre en raison de l’obsolescence des équipements consécutivement à l’arrêt des investissements. Cette configuration permettra sans équivoque une hausse du cours du baril à 60 dollars, voire au-delà.

L’impact positif découlant de la baisse du cours devrait être moindre que par le passé…

L’histoire montre que chaque phase de baisse durable du prix du pétrole s’accompagne dans les pays occidentaux d’une accélération de la croissance. Cela a été vrai après le contrechoc pétrolier de 1986, et à la fin des années 1990. Cela devrait être également vrai cette fois-ci.
Le passage du cours du baril de 110 à 35 dollars équivaut à un transfert des pays producteurs aux pays consommateurs de l’ordre de 2500 milliards de dollars.
Toutefois, les ménages sont encore prudents dans leur comportement car la crise a été forte et longue et que leur gain de pouvoir d’achat est très entamé par les diverses taxes imposées par les gouvernements.

La chute du cours a pour effet de nourrir une inflation très faible qui met les banques centrales dans un certain désarroi…
Malgré des politiques très accommodantes, les banques centrales semblent ne pas être en capacité de gérer l’inflation comme elles le souhaitent. Le bas prix du pétrole gèle la bonne gestion des politiques monétaires.

Que peut-on escompter de la part de la BCE et de la Fed ?

La BCE pourrait de nouveau abaisser son taux de rémunération des dépôts.
La Fed pourrait décider de procéder à une seule, voire à une aucune hausse additionnelle de ses taux directeurs.

Pourquoi ?
La Fed se dit « data dependant ». Ce qui signifie qu’elle n’agira pas tant que les données ne l’inciteront pas à le faire. Il est à croire que la baisse du cours du baril se fera certainement sentir dans les indices de prix américains. Dans ces conditions la Fed devra maintenir des taux d’intérêt très bas.

Y a-t-il un risque de remise en cause de la crédibilité des banques centrales ?

Absolument. On s’aperçoit au Royaume Uni que le gouverneur de la BoE, Mark Carney, ne cesse de reporter à plus tard la première hausse des taux.
Il faut que les politiques budgétaires soient plus volontaristes pour accompagner les politiques monétaires...
On a demandé aux banques centrales de tout faire alors qu’elles ne le peuvent pas. Les banques centrales sont seules, vent debout, face à un contexte extrêmement dégradé. Il y a plusieurs objectifs. Il faut plusieurs instruments pour les atteindre.

Que pensez de la mise à mal des pays émergents producteurs de pétrole. Le risque d’une crise des émergents est-il à surveiller dans les radars ?

Je suis d’avis qu’on ne peut pas l’écarter. La plupart des pays producteurs de pétrole sont très dépendants de leurs revenus pétroliers, que ce soit le Brésil, la Russie, les pays du Moyen Orient… D’autres facteurs pénalisants contribuent à l’érosion de la conjoncture dans ces pays émergents, comme la sécheresse en Afrique du sud, ou El Nino.
Il suffirait d’un coup d’épaule pour ébranler davantage la situation et la rendre non incontrôlable.

Y a-t-il des facteurs qui pourraient inverser rapidement cette tendance négative ?

Nous avons pour l’instant du mal à les identifier.

Un dérapage pourrait il émaner des troubles vécus dans le secteur pétrolier et parapétrolier ?
C’est admettre que l’économie ne serait pas capable, par ailleurs, de compenser ces effets. Même si l’énergie a joué un rôle majeur ces dernières années, l’hypothèse d’un dérapage me parait exagérée.

Comment se positionner dans ce contexte très chahuté ?
Il n’y a pas de réponse évidente. Il s’avère de plus en plus compliqué d’avoir du rendement sur des actifs non risqués. Le taux sans risque est négatif.
Si l’on croit que l’économie va finir par retrouver une allure normale, il est concevable d’investir dans les actions en s’accordant un horizon de temps de 5 à 10 ans.

Propos recueillis par Imen Hazgui