Les assureurs sont de plus en plus sollicités dans le financement des entreprises, en particulier au sein du segment de la dette.
Face au déficit d'informations et d'expertise auquel ils sont confrontés, ils sont poussés à accroitre leur coopération avec les banques ou à faire appel à des prestataires externes aux savoir-faire très pointus.
Cependant, le manque de visibilité reste entier s'agissant du financement des PME qui par ailleurs refusent toute immersion dans leur cockpit.

Accélération du processus de diversification de la gestion des encours des assureurs

La crise de 2008 a activé un processus de diversification de la gestion des encours des compagnies d’assurances par trois phénomènes. Tout d’abord, par la disparition du placement sans risque. « Bon nombre de pays de la zone euro ont vu leur note de crédit long terme dégradée, parfois à plusieurs reprises. Il n’était plus possible d’avoir grâce aux obligations d’Etat des placements très longs avec un risque mesuré et une rémunération correspondant aux attentes » commente Antoine Lissowki.

Ensuite, la chute des taux d’intérêt consécutivement à la conduite de politiques monétaires ultra accommodantes par les grandes banques centrales, en premier lieu desquels la Réserve fédérale américaine, a incité les assureurs a rechercher des actifs offrant plus de rendement. «Nous sommes à un plus bas niveau de taux  depuis la fin du XVIIIème siècle. Or nous pouvons distinguer dans le modèle économique des assureurs, deux marges : une première marge de passif découlant de la vente des contrats et une seconde marge d’actif générée par l’investissement sur les marchés. La diminution des taux a dégradé la marge d’actif et affecté les rendements globaux » avance Antoine Lissowski.

Enfin, le troisième paramètre qui a aidé à l’activation du processus de diversification est lié au repli des banques d’un certain nombre de segments du fait du durcissement de la réglementation. « Une nouvelle demande s’est adressée aux assureurs notamment sur la partie la plus longue de la courbe des taux ».

Aujourd’hui, sur les 1800 milliards d’euros d’actifs des compagnies d’assurances françaises, 57% vont d’ores et déjà vers les d’entreprises (soit 1060 milliards d’euros), dont 2% vers l’immobilier de bureaux, 18% vers les actions, 37% vers les obligations (700 milliards d’euros). « Le plus grand pourcentage d’actions détenues par rapport aux encours ne se trouve pas dans la composante assurance vie mais dans la composante assurance IARD (Incendie, Accidents et Risques Divers) » précise Antoine Lissowski.

Le processus de diversification s’est accéléré dans le compartiment des obligations d’entreprises. « En 2012, alors qu’une décollecte a été subie dans l’ensemble du secteur de l’assurance, le financement de la dette des entreprises par les compagnies d'assurances s’est accru ».

CNP Assurances et le financement des entreprises

« Au cours des neuf premiers mois de 2013, CNP Assurances a investi 7 milliards d’euros dans les obligations d’entreprises » signale Antoine Lissowski.

Des incursions ont également été faites dans de tous nouveaux compartiments, singulièrement le non coté et les projets d’infrastructures. « Nous avons investis dans plusieurs fonds dédiés au financement de ces projets en dette ou en capital. Nous avons, par ailleurs, noué un partenariat avec Natixis pour participer au fil de l’eau, en fonction de notre appétit, à des financements qu’elle origine. Nous intervenons essentiellement une fois l’infrastructure opérationnelle, autrement dit dans la seconde phase de financement et non dans la phase de construction qui suppose une gestion quotidienne et un risque lié à la livraison que nous ne maitrisons pas » développe Antoine Lissowki.

En outre, l’initiative a été prise avec d’autres assureurs de lancer deux séries de fonds dans des nouveaux secteurs de croissance, des « nova » et des « novo », des fonds actions et obligations pour les entreprises de taille intermédiaires. « Nous entendons par ces fonds avoir un effet d’entrainement sur les secteurs sur lesquels nous sommes positionnés et avoir une certaine influence sur la réglementation ». C’est ainsi que les fonds « novo » ont donné l’occasion d’introduire dans la réglementation des assurances les « fonds de prêts à l’économie ». « Auparavant les assureurs n’avaient pas le droit, ou pouvaient dans une proportion très restrictive, détenir des prêts aux entreprises ».

Enfin, un fonds stratégique de participation a été mis en place avec Sogecap, Crédit Agricole Assurances et BNP Paribas Assurances. « Cette structure investit dans les actions à hauteur d’environ de 5% du capital avec l’objectif d’entrer dans le conseil d’administration des sociétés et de jouer un rôle dans le pilotage de la rentabilité et de la politique financière. Elle s’inscrit dans une logique d’investissement de participation qui non seulement se trouve être un peu moins cher que l’investissement sur le marché coté mais qui surtout permet d’entrer dans une certaine familiarité avec l’entreprise financée ».

Vers un renforcement de la coopération assureurs-banques


« Les assureurs ont une certaine jalousie du lien entre entreprise émettrice et banque. Il y a par nature, une intimité installée due au fait que la banque gère la trésorerie de l’entreprise, ainsi que de multiples autres opérations. Elle a à sa disposition moult informations sur l’évolution de l’entreprise et est en mesure au fil du temps de connaitre les nouveaux risques survenus par rapport au modèle financier de base, et de renégocier les termes de la relation le cas échéant » constate le directeur général adjoint de CNP Assurances.

Pour palier à ce défaut d’informations, les assureurs ont deux options possibles. Soit ils sont amenés à coopérer plus étroitement avec les banques qui originent des opérations de refinancement et à rechercher un alignement d’intérêt sur longue période avec elles. « Trois questions se posent au moins lorsque l’on considère une éventuelle participation à un financement dont une banque est à l’origine : est-ce que la banque qui propose l’investissement et qui l’a structuré va rester aussi longtemps que nous dans l’opération de financement ? Est-ce que dans 10 ou 15 ans, quand la banque aura envie de s’en aller, il sera possible de partir en même temps qu’elle ? Si la banque décide de partir et que l’on décide de rester comment va continuer à être gérée l’opération ? »

Une deuxième voie envisageable pour combler le déficit d’informations et d’expertise pour les compagnies d’assurances réside dans le recours à des prestataires externes. « Nous voyons progressivement émerger des professions d’intermédiation spécifiques dans le conseil, l’agencement, la structuration… Des savoir-faire pointus qui se trouvaient dans des banques sont proposés de manière indépendante». Une comparaison peut être faite avec le secteur du private equity qui s’est extrait du cœur des banques pour entrer dans l’univers de l’asset management.

« Il faut faire attention à l’empilement des marges et des coûts, c’est à dire veiller à ce que le fonds acheté n’absorbe pas les deux tiers de la marge attendue de l’investissement » met cependant en garde Antoine Lissowski.

La problématique spécifique du financement dans les PME

Les assureurs sont très peu présents dans le financement des petites et moyennes entreprises.
« Chaque fois que nous avons tenté de développer l’investissement en actions dans des entreprises de taille petite ou moyenne, nous nous sommes heurtés au fait qu’elles n’aiment pas trop qu’on entre dans leur capital car elles ne veulent pas partager le pouvoir. Or il est difficile de demander à un investisseur de mettre du capital sur une longue période dans une société non cotée, où aucune visibilité n’est donc assurée, sans pouvoir s’immiscer aucunement dans sa gestion» justifie alors Antoine Lissowki.

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