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Fonds monétaires, vers le retour de la toute puissance des agences de notation

Fonds monétaires, vers le retour de la toute puissance des agences de notation

(Easybourse.com) On les avait crues affaiblies, discréditées, mis au pilori en raison des méandres du passé. Il n'en est rien ! Le grand retour des agences de notation est annoncé. Leur blason est redoré, et leur lettre de noblesse retrouvée grâce à la nouvelle réglementation européenne avancée par le Comité européen des régulateurs de valeurs mobilières cet été pour encadrer les fonds monétaires. Ces fonds qui représentent en France près de la moitié des encours sous gestion.

Les fonds monétaires ont vu leur réputation particulièrement affectée par la crise financière. La combinaison entre la baisse considérable de la valeur des actifs sous-jacents, la contraction rapide de liquidité, les taux à des niveaux très bas et l'insolvabilité de Lehman Brothers avait même conduit à la suspension de cotation de 31 fonds monétaires en septembre 2008.

De ce fait, progressivement a émergé la volonté de les encadrer. C'est ainsi que l'Europe, à travers son bras réglementaire, le CESR, a pris cette mission a bras le corps et a publié au mois de mai dernier, des recommandations dans lesquelles plusieurs pistes ont alors été explorées.

Dans l'ensemble les recommandations du CESR ont été plutôt bien accueillies.
Dans notre pays, par une note datant du 20 mai 2010, l'Autorité des marchés
financiers a indiqué : «l'AMF, qui a participé activement aux travaux du
CESR, se félicite de l'avancée que représente l'adoption d'une définition
harmonisée au niveau européen des OPCVM monétaires. La définition adoptée
permet un niveau adéquat de protection des investisseurs
».

La transposition des recommandations du CESR par l'autorité de régulation
française est prévue pour le 1er juillet 2011. Et une des principales
controverses de la régulation européenne des fonds monétaires concerne le
rôle joué par les agences de notation, ces grandes institutions qui dictent
leur loi sur les marchés en se contentant d'apposer une note sur un émetteur
eu égard à la solidité de sa situation financière et au risque de
solvabilité qu'il présente.

Une manne financière destinée à demeurer considérable

Les fonds monétaires vivent depuis quelques mois une passe difficile mais
auront certainement de nouveaux beaux jours devant eux. «Nous avons des
saisonnalités dans ces fonds
» signale Philippe-Henri Burlisson, responsable
de la gestion taux au sein de Groupama AM.

Les encours des fonds monétaires s'élèvent à 376,16 Mds €, soit 44,9% du marché

L'hémorragie a été importante. Les encours ont reculé de 7,2% en France
depuis le début de l'année. Mais le temps semble à la stabilisation. Le
mois d'aout a même marqué un redémarrage de la collecte. Les Sicav
monétaires ont bénéficié de 9,8 milliards d'euros de souscriptions sur les
10,4 milliards engrangés par la profession, portant leur encours à 376,16
milliards d'euros, soit 44,9% du marché selon les statistiques
d'Europerformance. Les fonds de trésorerie régulière euro ont accaparé 96%
de cette manne. Au mois de juillet, les OPCVM monétaires avaient enregistré
des rachats à hauteur de 6 milliards d'euros.

Le regain d'intérêt pour les fonds monétaires s'explique sans doute par une
méfiance persistante pour les actions. Pour le mois d'août, les fonds
actions ont connu une décollecte de 170 millions d'euros.

Le taux de rendement des fonds monétaires devrait rester faible encore
un moment. Une manière de mesurer la rentabilité du monétaire est d'observer
l'éonia ou encore l'euribor. Or l'eonia continue à se promener autour de
0,35 et l'euribor ne décolle pas. Ces deux taux suivent le taux de la banque
central. «Nous pensons que nous ne devrions pas avoir de hausse de taux de
la BCE avant le troisième trimestre 2011. La Fed commencerait à bouger à
partir de décembre 2011
» observe Roland Kaloyan, stratégiste au sein de
Société Générale Corporate & Investment Banking.

Cependant, parce qu'ils répondent à des finalités constantes, une logique
d'attente et une logique de placement de trésorerie, les fonds monétaires ne
sont pas délaissés. Et puis «si le monétaire rapporte peu, il n'y a pas
grand-chose qui rapporte beaucoup
» fait noter Philippe-Henri Burlisson.

Qui plus est, ces fonds monétaires constituent un bon moyen pour tirer
profit du marché des devises et particulièrement de paris forts comme le yen
contre le sterling. «Nous pensons que le potentiel d'appréciation du
sterling est très important et qu'inversement le yen a atteint des niveaux
excessifs et pourrait beaucoup corriger à l'avenir. Faire un cross entre le
yen et le sterling serait très intéressant dès lors que ces deux monnaies
sont aux antipodes et devraient être appuyés par des pressions politiques
»
avance Roland Kaloyan.

Un nouveau privilège pour les agences de notation


On peut se demander, à la lecture des recommandations du CESR, si nous avons véritablement tiré les leçons du passé et à quoi peuvent donc servir les
sommets du G20, ou encore les débats entre les plus savants des savants, si c'est pour arriver à un tel résultat. L'histoire avec un grand H a-t-elle encore une utilité ?

Ces agences de notation avaient été vigoureusement fustigées pour avoir été
complices dans la génération de la crise des subprimes, pour avoir eu la
main légère dans l'attribution des bons points ou des belles images à
l'égard de sociétés qui les avaient suffisamment payées pour leur
indulgence. Sans en faire un bouc émissaire, ce serait notamment leur sous
évaluation du risque sous jacents à certaines opérations financières
développées sur les crédits hypothécaires qui aurait conduit à la bulle
spéculative que nous avons connue.

Et voilà que le CESR décide que les gérants des fonds monétaires devront se
plier à la bonne parole de ces agences, qui pourront continuer à souffler

L'harmonisation est une bonne chose, mais il faut faire attention à la manière dont on l'entreprend


le chaud et le froid comme bon leur semble. Selon l'idée développée dans la
consultation du régulateur européen, les placements des OPCVM monétaires
devront être strictement limités aux seuls titres dits de haute qualité,
l'éligibilité étant réservée aux seuls papiers notés à l'identique (A1/P1 ou
équivalent) par toutes les principales agences de notation.

Inutile de dire que ces agences ont tout de suite pris la balle au bond.
Moody's a ainsi récemment signalé son intention de refondre son évaluation
des fonds monétaires-avec une échelle sur cinq « crans » pour classer les fonds
du plus fort au plus faible au lieu de 4 catégories actuellement-et quatre
critères (le risque des sous-jacents, le profil de liquidité à court et long
terme, la sensibilité du fonds aux changements de taux d'intérêt et enfin la
possibilité de bénéficier d'un soutien de liquidité par des sponsors). Et
une consultation de la place a même été mise en place jusqu'au 5 novembre.

Certes un des sujets mis à l'ordre du sommet du G20, à ses débuts, fut de
réformer le cadre dans lesquelles ces grandes prêtresses exerçaient leur
activité. Trois années plus tard, rien n'a été fait ou décidé allant dans ce
sens.

Pour Philippe-Henri Burlisson, «l'harmonisation est une bonne chose, mais il faut faire attention à la manière dont on l'entreprend. Nous pouvons regretter de faire intervenir les agences de notation comme des limites strictes pour la
qualité des instruments investis alors que la crise financière a justement
démontré le danger de l'utilisation d'une telle contrainte
». Et Sabine de Lepinay, responsable de la gestion monétaire au sein de Robeco Gestions de déplorer une telle fermeture du segment.

Dans un communiqué de l'Association française des trésoriers d'entreprise, qui se veut la représentante de 1000 membres actifs, financiers ou trésoriers, est écrit que les produits non notés devraient également être autorisés, à condition que soit mis en place un processus de notation interne et que cela soit clairement exposé dans le prospectus.

La notation devient un "auxiliaire du régulateur" et "une contrainte réglementaire" alors qu'elle ne constituait jusque-là qu'une aide à la gestion

Enfin l'Association française de la gestion financière qui réunit 413 sociétés de gestion et 596 SICAV voit aussi d'un mauvais œil le fait que la notation des titres soit devenue un critère d'investissement obligatoire, jugeant que la notation devient un "auxiliaire du régulateur" et "une contrainte réglementaire" alors qu'elle ne constituait jusque-là qu'une aide à la gestion.

Les restrictions envisagées pourraient créer de fait ou de droit un quasi-monopole de financement en faveur des banques et institutions financières en limitant l'accès aux autres émetteurs n'ayant pas le rating A1/P1. Les entreprises émettrices se retrouveraient ainsi rapidement limitées à la portion congrue et les possibilités de diversification sectorielle au sein des portefeuilles seraient très réduites. Les sociétés de gestion n'auraient plus la possibilité de proposer des gammes de fonds
monétaires offrant différents objectifs de performance, de risque taux ou de crédit.

Le renforcement de l'influence de ces agences ne plait pas. C'est un fait. Jamais, le sort du financement d'une entreprise n'aura été autant lié à la notation obtenue. Celle-ci sera encore plus déterminante pour les conditions de l'opération. Et de ce fait, ces nouvelles dispositions sont loin d'assurer la fin des conflits d'intérêts.

Une doléance a été déposée sur le bureau du CESR. Espérons que ce dernier entendra d'une oreille attentive l'objection relevée.

Imen Hazgui

Publié le 27 Septembre 2010