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Banques : vers une course acharnée aux dépôts

Banques : vers une course acharnée aux dépôts

(Easybourse.com) La concurrence entre les banques à la collecte de l'épargne via les dépôts va drastiquement se renforcer en 2011. Mais, la conquête de nouveaux clients pourrait entraîner certaines dérives.

Les banques vont avoir besoin d’augmenter leurs ressources financières long terme (ie. à plus d’un an) pour au moins trois raisons. En premier lieu, en

725 milliards d'euros de dettes bancaires arrivent à terme cette année

raison de leurs emprunts obligataires qui arrivent à échéance et qu’elles vont devoir refinancer. Ainsi, 725 milliards d'euros de dettes bancaires arrivent à terme cette année : 510 milliards d'euros d'obligations seniors et 215 milliards d'euros d'obligations sécurisées (covered bonds).

Ensuite, en raison de la dépendance excessive envers les sources de refinancement court terme que certaines banques ont, notamment envers la BCE (en particulier les établissements grecs et irlandais). 15% des actifs au bilan des établissements grecs et irlandais sont encore détenus par la BCE.

Enfin, à plus long terme, les banques vont avoir besoin davantage de ressources financières long terme pour respecter les nouvelles dispositions liées aux nouveaux ratios de liquidité de Bâle III.

Pour augmenter leurs ressources de long terme, les banques vont de facto se tourner vers les dépôts de la clientèle plutôt que vers les émissions obligataires. En effet, le coût de la dette bancaire est élevé et va le rester. Les inquiétudes demeurent sur les banques périphériques, notamment sur les caisses d’épargne espagnoles. Pour certains établissements le coût de refinancement sur le marché est étroitement lié au coût de l’émission de l’Etat dans lequel ils sont présents.

Le projet européen de bail-in a par ailleurs vocation à renforcer la tendance à la hausse des coûts des émissions pour les banques. «Ce projet suppose qu’il n’y ait plus de soutien implicite des Etats aux banques. Pour les investisseurs, il deviendra alors plus risqué qu’avant d’investir dans les titres de dette du secteur bancaire» précise Patrick Goux, analyste au sein Groupama AM.

L’heure n’est pas encore à l’inquiétude pour les banques françaises

Nous avons interrogé plusieurs acteurs clé du monde bancaire à l’occasion des présentations des résultats annuels. Sans surprise, aucune crainte n’a été exprimée. L’avenir est perçu avec beaucoup de sérénité.

«Nous avons été très dynamiques en matière de collecte de dépôts, près de 17 milliards sur les réseaux de France et 65,2 milliards d’euros au total. Notre ratio crédit sur dépôt est de 98%. Nous avions anticipé en quelque sorte ce qui allait se passer », atteste de son coté Jean-François Sammarcelli, directeur des réseaux de Banque de détail en France de la Société Générale.

«Nous avons la chance en France d’avoir des ménages qui épargnent. Nous avons chaque année des flux financiers nouveaux. Nos dispositifs mis en place en matière de conseil devraient bien nous positionner dans le futur» complète Frédéric Oudéa, président directeur général de Société Générale.

«BNP comme à son habitude sera un acteur dynamique et discipliné dans ses pratiques en termes de collecte de dépôts» se félicite le directeur général de BNP Paribas Baudoin Prot. En France, les dépôts ont progressé de 11,7% sur l’ensemble de l’année et s’estiment à 47,5 milliards d’euros.

La situation que présente la France n’est pas du tout comparable à celle que présente l’Espagne où les taux proposés sont très élevés



Pour Patrick Goux, la situation que présente la France n’est pas du tout comparable à celle que présente l’Espagne où les taux proposés sont très élevés, et peuvent aller jusqu’à 4%. «Nous sommes davantage face à une course aux dépôts qu’a une guerre des dépôts».

Des dérivés possibles


Cette course des dépôts n’est pas sans poser des dérives potentielles.

Tout d’abord, le risque existe de voir in fine cette course se transformer en guerre dans l’hexagone.
Certes la situation n’est pas identique pour le secteur bancaire espagnol et français. En Espagne, les prévisions de pertes sont de l'ordre de 50 à 100 milliards d'euros. Les créances douteuses représentent encore 6% du bilan des banques espagnoles. Ceci étant, les banques allemandes et françaises sont exposées à 80% de leurs fonds propres aux banques espagnoles.

Il y a une tentation de la part des banques de favoriser leurs intérêts propres à celui de leurs clients

En attendant, il y a une tentation de la part des banques de favoriser leurs intérêts propres à celui de leurs clients. «Une dérive possible serait de voir un mouvement de l’épargne non conforme aux intérêts des épargnants. Les banques sont en principe au service de leurs clients. Le risque est d’amener les clients à rater des opportunités de performance qui viendrait d’un placement dans les actions soit directement soit par des fonds d’investissement. Le risque est donc lié à la rentabilité de l’épargne», met en garde Didier Davydoff, directeur de l’Observatoire de l’Epargne Européenne (OEE).

La question du coût de la liquidité est également pleinement posée. Il est

La rentabilité des banques est mise en question

effectivement probable que la rentabilité des banques soit moins importante à l’avenir. «En Espagne, la guerre des dépôts met les banques dans une situation encore plus délicate. Soit l’établissement cède à la pression et est contraint d’augmenter le taux qu’il propose ce qui joue négativement sur sa rentabilité. Soit, il ne cède pas aux pressions et les ressources des épargnants sont orientées vers d’autres banques», explique Patrick Goux.

«Avec des taux d'intérêt très bas, un simple dépôt rémunéré coûte cher aux banques. De plus, là où on devrait avoir une discrimination par la qualité de la banque, on ne la voit pas. Les Etats ont tous été amenés à, soit garantir de manière illimitée les dépôts, soit à augmenter significativement le montant en garantie. Du coup, les bonnes banques n'ont pas d'avantages concurrentiels vis-à-vis des dépôts. Les clients font jouer la concurrence. Pour engranger des liquidités, les banques sont donc obligées de payer plus que le taux sans risque», ajoute Marie-Pierre Peillon, directrice de l'analyse financière de Groupama AM.


Vers une fiscalité plus avantageuse


Pour attirer plus d’épargne, les acteurs bancaires ont trouvé la parade. Ils dénoncent la concurrence déloyale des contrats d’assurance-vie et réclament une fiscalité plus avantageuse sur les dépôts.

«Si nous voulons aller plus dans la collecte aux dépôts sur l’épargne des

Si nous voulons aller plus dans la collecte aux dépôts, cela nécessite de modifier la fiscalité des dépôts

particuliers, cela nécessite de modifier quelque peu la fiscalité des dépôts. Cette fiscalité est désavantagée par rapport à la fiscalité de l’assurance vie. Des réflexions sont en cours. Nous devons aller dans cette direction si l’on veut qu’une partie des flux qui se dirigent majoritairement vers l’assurance viennent quelque peu arroser les dépôts bilanciels. Lorsque l’on voit la masse de liquidité collecté sur l’assurance vie en France, + de 1600 milliards, avec une collecte annuelle de 160 milliards, il suffit qu’une petite partie aille vers les bilans bancaires pour résoudre une partie des problèmes de liquidité qui pourraient se poser dans les prochaines années en fonction de la mise en place progressive des dispositions de Bale III
», développe François Sammarcelli.

La fiscalité avantageuse prévue pour l’assurance-vie est cependant conditionnée à un portage du contrat d’assurance à 8 ans. «Les dépôts bancaires à terme qui ont une durée de 8 ans sont minoritaires. Si davantage de ces dépôts sont proposés aux épargnants alors une harmonisation de la fiscalité me semblerait bienvenue. Je suis favorable à une neutralité fiscale pour des produits identiques. Ce n’est pas vraiment le cas aujourd’hui, même si nous avons plus de contrats à terme d’une durée de 5 ans» note Didier Davydoff.

La question se pose de savoir quelle marge de manœuvre a l’Etat à l’heure actuelle pour entreprendre une telle réforme.

Imen Hazgui

Publié le 17 Février 2011

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