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La crise bancaire européenne, accélératrice de la réforme du système monétaire international ?

La crise bancaire européenne, accélératrice de la réforme du système monétaire international ?

(Easybourse.com) Depuis janvier, le titre Société Générale a perdu plus de 60% de sa valeur, BNP Paribas plus de 45%, Crédit Agricole près de 50% et Natixis plus de 35%. En cause, les doutes liés à leur niveau de liquidité et des craintes autour de leur capacité de refinancement notamment en dollars. D'aucuns pensent que cette crise bancaire pourrait accélérer certaines évolutions du système monétaire international inscrites dans l'agenda du G20 qui doit se tenir sous la présidence française à Cannes le 4 novembre prochain.

La plupart des banques européennes, et surtout les banques françaises, sont fortement dépendantes du financement à court terme, c'est-à-dire inférieur à trois mois. Les financements à court terme, de Société générale et de BNP Paribas, représentent de l'ordre de 60% de leurs financements contre seulement 10% pour le financement à long terme, au-delà de cinq ans. Ils représentent 50% au Crédit agricole.
Or ce financement à court terme est en grande partie obtenu auprès de fonds américains du marché monétaire via l'émission de papier commercial. A fin mai 2011, certains analystes estiment la contribution de ces SICAV au secteur bancaire entre 750 milliards et 1 trillion d’euros. La moitié de ce cette somme était investi dans des certificats de dépôts de banques européennes. 15% de ces 50% étaient orientés vers des banques françaises.

Ces fonds se sont progressivement retirés consécutivement aux sérieuses questions sur la manière dont l'Europe s'attaque à la crise de la dette publique et sur les grands portefeuilles d'obligations d'Etat contaminées qui figurent au bilan des banques européennes.
Au-delà des fonds monétaires américains, les investisseurs institutionnels asiatiques, pourvoyeurs de dollars, ont à ce jour également levé le pied.

Au cours du mois d’août, la Banque centrale européenne a dû prêter 500 millions de dollars sur sept jours à une banque européenne (non identifiée) qui ne parvenait pas à se fournir en liquidités sur les marchés. Depuis mars, aucun prêt sous cette forme n’avait été accordé par la BCE. Pire, un tel montant n’avait pas été atteint pour ce type d’opération depuis mai 2010.

Début septembre, le président de la Fédération bancaire française (FBF), François Pérol, reconnaissait l'existence de tensions sur le refinancement des banques françaises pour leurs opérations en dollars. "Si la liquidité en euros ne pose pas de problème", le refinancement en dollars est plus tendu" avait-il déclaré.

Quelques jours auparavant, l’agence Moody's avait affirmé que les banques françaises, en raison de leur dimension internationale, et donc de leur besoin de financement en dollars, étaient plus susceptibles d'être affectées par des problèmes de financement que les autres banques européennes.

Ce mardi, un article du Wall Street Journal fait état de difficultés de refinancement rencontrées par la première banque française BNP Paribas sur le marché américain sur la foi des commentaires d'un dirigeant de l'établissement. Pour tenter de faire face à ce problème, la banque aurait l'intention de créer un marché en euros, signale le journal américain. Le titre perdait près de 10% de sa valeur.

Les inquiétudes liées à la question de ce refinancement en dollars ont poussé certains dirigeants à l’instar de Nicolas Sarkozy à se demander s’il n’est pas temps d’accélérer la réforme du système monétaire international.

«Il est clair que plus la situation est tendue et plus les autorités politiques et monétaires affichent leur volonté de traiter de problèmes de fond » avance l’économiste Pierre Olivier Gourinchas. «Dès lors qu’un problème devient récurrent, il faut lui trouver une solution plus systémique renchérit» Jean Pisani Ferry. Ce problème du refinancement avait effectivement été déjà rencontré au paroxysme de la crise de 2008, à la suite de la déroute de Lehman Brothers.

Plusieurs propositions

Il faut réduire la dépendance des agents économiques vis-à-vis du dollar. C’est une question de survie.
Pour cela, quatre propositions ont été formulées par différents économistes- Agnès Benassy-Quéré, Emmanuel Farhi, Pierre-Olivier Gourinchas, Jacques Mistral, Jean Pisani-Ferry et Hélène Rey - dans un rapport dévoilé vendredi 9 septembre et commandé par le gouvernement français, intitulé «Réformer le système international».
Ces propositions vont alors de la moins ambitieuse à la plus ambitieuse selon Pierre-Olivier Gourinchas.

Une première solution, la plus simple et vraisemblablement la plus concrétisable, serait de s’acheminer progressivement vers une multi-polarisation du système monétaire international. «Les Etats-Unis deviennent de plus en plus petits dans un monde de plus en plus grand et n’auront pas vocation indéfiniment à fournir la liquidité demandée par le reste du monde. Une diversification des actifs de réserve est inévitable avec des euros, du yuan... » commente Pierre-Olivier Gourinchas. Cette multi-polarisation devra être accompagnée et gérée de manière à éviter qu’elle soit un facteur d’instabilité et que les effets de bascule ne soient trop importants. Cet accompagnement pourra se faire par l’internationalisation du yuan qui a vocation à devenir une monnaie de réserve compte tenu de la place de la Chine dans l’économie mondiale ; et par le développement d’euro bonds non pas pour des raisons liées au débat actuel sur la crise de la dette mais pour approfondir la liquidité de la zone euro.

«Le renminbi n’est pas à ce jour convertible. Cependant les autorités chinoises ont pris la décision importante de créer un marché offshore. Une part croissante du commerce chinois est évaluée en renminbi. Il y a un encouragement des firmes importatrices et exportatrices de libeller en renminbi. Il nous semble qu’à l’horizon de 5 ans, le renminbi pourrait atteindre le même niveau d’internationalisation que le franc suisse ou la livre sterling aujourd’hui» prédit Agnès Benassy Quéré, directrice du CEPII.
Pour devenir une monnaie de réserve à l’instar du dollar, des réformes structurelles seront essentielles : une sécurisation de l’environnement juridique, l’ouverture du compte financier onshore complète. «Cette ouverture est particulièrement importante pour un pays qui est en excédent extérieur. La Chine ne peut pas fournir au reste du monde des actifs en renminbi s’il ne permet pas à ses résidents de placer à l’étranger» remarque Mme Quéré.

Une deuxième proposition, serait de pérenniser les accords de swaps, de les institutionnaliser, de les multi-latéraliser en utilisant le FMI comme une sorte de plateforme pour recueillir la liquidité et pour l’allouer. Le FMI jouerait le rôle de garant auprès des pays prêteurs.
«Les accords de swap mis en place pendant la crise sont à la discrétion des banques centrales. La Fed a répondu avec détermination et rapidité. Il n’y a rien à lui reprocher dans la fourniture de liquidités en dollars. Ceci étant c’est une institution qui relève du système politique américain, soumise à la surveillance du Congrès, et qui donc peut avoir une position partisane. La dépendance à l’égard de cette décision discrétionnaire est un problème. La Fed peut du jour au lendemain décider d’ouvrir ses lignes, de les fermer, d’augmenter les encours, de les réduire. Cela crée beaucoup d’aléas pour les pays qui veulent en bénéficier» critique Jean Pisani-Ferry.
Un avis partagé par Pierre-Olivier Gourinchas, «les mécanismes discrétionnaires sont très bien quand ils fonctionnent, mais pour des raisons politiques ou économiques, on n’a pas de garantie quant à la possibilité à faire appel à ces mécanismes discrétionnaires à l’avenir».

Une troisième proposition plus ambitieuse serait d’augmenter la capacité financière du FMI à offrir de la liquidité en temps de crise. Cela suppose que l’organisation internationale ait des lignes de tirage sur les pays qui ont des monnaies de réserve. Les pays prêteurs collecteraient une prime de risque pour leur rôle de garant global de l’économie.

Une quatrième et dernière proposition consisterait à imaginer une mise en commun des réserves par l’intermédiaire du FMI. Ceci permettrait en cas de choc qui frapperait un seul pays de mobiliser une allocation de ressources rapidement et, en cas de choc global, d’accroître la liquidité mondiale par des droits de tirages spéciaux. «Le FMI pourrait faire de la transformation de maturités, réinvestir ses ressources dans des activités plus productives, et avoir un rendement supérieur pour la partie accumulation de réserve» souligne Pierre-Olivier Gourinchas.

Un scepticisme ambiant

L’ensemble de ces propositions s’inscrivent dans un horizon temporel relativement long, d’une dizaine d’années. On peut cependant se demander si l’aggravation de la crise financière à laquelle le secteur bancaire est confronté aujourd’hui, en particulier le secteur bancaire français, ne poussera pas Nicolas Sarkozy à mettre la pression pour accélérer le processus de réforme.

Les économistes à l’origine de ces propositions se montrent très sceptiques sur le sujet.

Pour Jean Pisani Ferry, cette crise pourrait s’avérer accélératrice d’évolutions, mais pas en soit accélératrice d’éléments de réforme du système monétaire international. «On peut se demander si ces accords de swap qui ont été une réponse ad hoc à une situation de tension aigue ne devraient pas être institutionnalisés par des accords internationaux posant les conditions par lesquelles d’autres pays pourraient avoir accès à la liquidité en dollar. Pour certains observateurs, la question est également posée, au lieu d’avoir uniquement un accord avec la Fed d’avoir un accord avec la banque centrale chinoise dès lors qu’elle détient énormément d’actifs en dollar et qu’elle n’aurait pas de difficultés à fournir de la liquidité en devise américaine».

De son côté, Pierre-Olivier Gourinchas estime la réforme du SMI difficile à envisager sur un court terme. «Il est toujours possible ponctuellement de trouver des solutions pour fournir de la liquidité. C’est ce qui s’est passé avec les lignes de swap. La Fed a ouvert les vannes. Au paroxysme de la crise de 2008, l’accès à la liquidité a été illimité. La BCE pouvait obtenir autant de dollar qu’elle le voulait. Elle émettait des dollars au même titre que la Fed. Je ne suis cependant pas certain que l’intensité de la crise facilite la capacité de réformer le système monétaire international».

Imen Hazgui

Publié le 13 Septembre 2011

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