Nouveau programme de la BCE : quels impacts sur les marchés financiers ?

Nouveau programme de la BCE : quels impacts sur les marchés financiers ?

(Easybourse.com) La Banque centrale européenne va débuter la semaine prochaine son programme de rachat d'actifs (QE) destiné à sortir l'économie européenne de sa léthargie. Mais que peut-on vraiment attendre de cette nouvelle arme monétaire ? Quelles conséquences sur les marchés financiers ? Eléments de réponse.

Interview de Dominique Barbet

Interview

Dominique Barbet

Responsable de la recherche économique de marché

BNP Paribas

Le 22 janvier 2015, à l’issue de son Conseil des gouverneurs, la Banque centrale européenne a fait l’annonce que tout le monde attendait depuis des mois et à laquelle son président, Mario Draghi, avait préparé les esprits depuis plusieurs années. A compter du mois de mars l’institution de Francfort injectera chaque mois 60 milliards d’euros dans l’économie européenne, via un programme de rachat d’actifs qu’elle a baptisé "Extended Asset Purchase Plan" (EAPP). Ce programme doit durer un an et demi et augmenter la taille du bilan de la BCE d’environ 1100 milliards d’euros. Les rachats porteront sur des créances privées, notamment de la dette bancaire, mais aussi sur des obligations d’Etat qui font ainsi leur entrée dans l’arsenal monétaire. « Les emprunts d’Etats sont le seul actif liquide présent en abondance dans les bilans des banques et de l’ensemble des institutions financières. La BCE n’avait d’autre choix, dans le cadre d’une politique de relance monétaire qu’elle veut massive, que de faire appel à ces dettes souveraines », souligne Dominique Barbet, responsable de la recherche économique de marché chez BNP Paribas.

Si Mario Draghi a réussi à convaincre les pays les plus réticents, notamment l’Allemagne, de la nécessité de racheter de la dette d’Etat, c’est parce que l’économie européenne va mal. Le PIB de la zone euro a pratiquement stagné depuis 2011 tandis que celui des Etats-Unis a progressé de plus de 7%. Les politiques d’austérité mises en œuvre ces dernières années ont entraîné une baisse globale de la demande au sein de la zone euro. « La consommation des ménages et l’investissement des entreprises étant à des niveaux très déprimés, les anticipations d’inflation ont fini par décrocher », analyse Dominique Barbet. Pour la première fois depuis 2009 les prix à la consommation ont baissé en décembre et janvier dans la zone euro, véritable signal d’alarme pour la BCE dont le mandat est de maintenir l’inflation aux alentours de 2%. « Nous ferons ce que nous devons faire pour augmenter l'inflation et les perspectives d'inflation aussi vite que possible », a promis Mario Draghi début décembre. Aujourd’hui la BCE est au pied du mur. Concrètement le rachat d’obligations d’Etat en masse va faire baisser les taux souverains, notamment dans les pays périphériques de la zone euro. La BCE espère que cette baisse des coûts d’emprunt des Etats se répercutera sur ceux des entreprises et des ménages et que ces derniers se remettront à investir et à consommer. Les investisseurs, face à des rendements plus faibles sur le papier d’Etat, se reporteront sur des investissements « productifs » comme les actions ou les obligations d’entreprises. Tout cela mis bout à bout, on pourrait assister à un redémarrage de la demande et donc de l’inflation.

Des effets limités sur la croissance et l'inflation

Même si la plupart des économistes s’accordent sur l’utilité d’une telle politique dans le contexte actuel de la zone euro, beaucoup s’interrogent sur son efficacité. « L’impact sur la croissance et l’inflation sera marginal », prévient David Thesmar, professeur de Finance à HEC. « Le principal effet attendu est une baisse des taux longs. Mais celle-ci ne sera pas spectaculaire. Si l’on se réfère au programme de quantitative easing (QE) de la Fed, d’un fonctionnement similaire, la baisse des taux a été d’environ 1% », explique-t-il. Insuffisant pour relancer la machine économique.

C’est aussi l’avis des économistes de Natixis : « Nous ne pensons pas que les achats d’obligations souveraines par la BCE sont la panacée à la faiblesse des perspectives en matière de croissance et d'inflation dans la zone euro. Les rendements des obligations souveraines sont déjà faibles et le financement de l’économie de la zone euro est essentiellement bancaire avec une liquidité déjà abondante. En outre, les effets de richesse sont plutôt limités. L’efficacité d’un QE en zone euro reste donc incertaine », écrivent-ils dans une note publiée fin janvier. Par ailleurs la baisse des prix du pétrole est de nature à contrecarrer, selon eux, les plans de la BCE en matière d’inflation. « Cela pourrait fortement nuire à la crédibilité de la BCE », assènent-t-ils.

Des difficultés de mise en œuvre du programme sont également redoutées. « On sait qu’il y a un acheteur (la BCE) pour 60 milliards d’euros d’actifs par mois mais on ne sait pas s’il y aura suffisamment de vendeurs », indique Dominique Barbet. Les banques, si elles détiennent beaucoup d’obligations souveraines, sont soumises à des contraintes de fonds propres qui les obligent à conserver ces actifs sûrs et liquides. Quant aux titres de dette privée comme les covered bonds et les ABS (asset backed securities), la BCE n’a réussi à en racheter que pour 50 milliards d’euros depuis le mois d’octobre. « Il s’agit d’un marché relativement restreint », souligne l’économiste de BNP Paribas.

Une aubaine pour les marchés financiers, y compris hors zone euro

 Le ‘QE’ européen serait-il un ‘flop’ annoncé ? « Non, car l’anticipation par les marché de ce programme a déjà permis une baisse des taux d’intérêts et de l’euro », estime Philippe Waechter, économiste en chef de Natixis Asset Management. Selon lui « l’économie européenne a besoin d’un « choc » de relance, qui passe par la politique monétaire mais aussi par une plus grande cohérence des politiques budgétaires. Je pense que le quantitative easing de la BCE va permettre cette plus grande cohérence dans le cycle européen ».

L’autre effet visible du QE est la hausse des actions européennes depuis le début de l’année. Le CAC 40 affiche ainsi une progression de 15% depuis le 1er janvier, à l’unisson des autres places européennes, et ce n’est peut-être pas fini. « Avec la baisse des taux les investisseurs qui veulent maintenir leur rendement vont devoir se reporter sur les actifs plus risqués, comme les actions. C’est ce qui s’est produit aux Etats-Unis et qui devrait se répéter en Europe, même si les actions européennes ont déjà bénéficié d’un rebond ces derniers mois. D’autres actifs comme l’immobilier et les obligations d’entreprises devraient en profiter. Il faudra bien sûr être attentif au risque de bulle sur ces différents marchés », analyse Philippe Waechter. Si l’ensemble des actions devrait profiter des liquidités abondantes que la BCE s’apprête à déverser, les valeurs cycliques sont à surveiller en particulier le secteur de l’industrie qui bénéficie de la baisse des coûts des matières premières (pétrole, etc) et de l’euro. Les valeurs bancaires sont elles aussi susceptibles de rebondir après avoir assaini leurs bilans ces dernières années. Les effets du ‘QE’ ne se limiteront cependant pas à la zone euro. « Ce programme contribuera à relancer l’investissement dans d’autres zones, notamment dans les pays émergents, exactement comme l’avait fait le ‘QE’ de la Fed », estime Dominique Barbet. Une part importante de la dette publique européenne est en effet détenue par des « non-résidents » qui, après avoir vendu leurs titres à la BCE, iront réinvestir une partie de leurs liquidités en dehors de la zone euro.

François Schott

Publié le 04 Mars 2015