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Trading haute fréquence, dark pools : les enjeux d'une finance sans visage

Trading haute fréquence, dark pools : les enjeux d'une finance sans visage

(Easybourse.com) Un an après la sortie du livre Flash Boys dénonçant les manipulations des traders haute fréquence à Wall Street, le débat reste ouvert sur cette pratique souvent décriée mais qui se banalise. Certains investisseurs institutionnels tentent de reprendre la main face aux ordinateurs et créent leurs propres ?dark pool', ces plateformes secrètes où s'échangent des dizaines de milliards de dollars chaque jour. Au grand dam des autorités boursières qui tentent de remettre de l'ordre dans les marchés.

La multiplication des plateformes de négociation qui a suivi l’entrée en vigueur de la directive Mifid en Europe, en 2007, a favorisé l’émergence du trading haute fréquence. Celui-ci se définit, selon l’Autorité de régulation financière européenne (ESMA), comme toute « activité de trading utilisant une technologie algorithmique sophistiquée pour interpréter les données de marché et, en réponse, mettre en œuvre des stratégies de trading résultant généralement en l’émission d’ordres à très haute fréquence et leur transmission en des temps de latence extrêmement réduits. » Aujourd’hui le THF représenterait jusqu’à 40% des volumes de transaction sur les actions européennes, selon l’ESMA, et jusqu’à 75% du nombre d’ordres (de nombreux ordres étant immédiatement annulés). Le livre Flash Boys du journaliste américain Michael Lewis, paru en mars 2014, a révélé au grand jour certaines manipulations des traders haute fréquence et provoqué un débat sur l’interdiction pure et simple de cet technique financière. Pourtant, les autorités européennes et américaines n’ont pas franchi ce pas, se contentant d’encadrer l’activité des sociétés spécialisées et de sanctionner les manipulations les plus évidentes, si bien que le THF est aujourd’hui plus que jamais au cœur des marchés financiers.

« Nombre d'acteurs - tant du côté des investisseurs que des marchés réglementés - qui n'étaient pas nécessairement de fervents partisans de ce mode de négociation, l'ont adopté pour maintenir leur compétitivité et leur rentabilité », relevait un rapport du Sénat en 2011. Ce dernier souhaitait instaurer une taxe sur les transactions ‘intraday’ visant explicitement le trading haute fréquence mais il n’a pas été suivi par les députés ni par le gouvernement, qui craignait « d’amputer de 40% la liquidité » sur la place de Paris. « On a assisté ces dernières années à une course à la vitesse dans l’ensemble de l’industrie. Or les gains financiers liés à la vitesse vont décroissant et je pense qu’on atteint aujourd’hui les limites de l’exercice. Le vrai problème du trading haute fréquence, c’est qu’il s’agit d’un énorme gaspillage de ressources pour un bénéfice quasi nul au final » commente Alexandre Delaigue, économiste et professeur à l’université Lille 1.

En envoyant des ordres par milliers, les algorithmes des THF soumettent les systèmes informatiques de bourses à un risque de surcharge et sont susceptibles d'interagir selon une logique mimétique, de nature à accroître les déséquilibres plutôt que de les résorber, note également le Sénat. De fait, le trading à haute fréquence est soupçonné d'avoir contribué au « flash crash » qu'ont connu les marchés d'actions américains le 6 mai 2010, et d'avoir amplifié la volatilité intra-journalière lors de la forte chute des marchés européens en août 2011. Pour y remédier, la directive Mifid 2, qui entrera en vigueur en 2017, prévoit la mise en place de « coupe-circuits » chez tous les acteurs du trading haute fréquence. Ces derniers pourraient également devoir soumettre leurs algorithmes au régulateur, mais les modalités de ce contrôle restent encore floues.

Mifid 2 doit également s’attaquer aux dark pool, ces plateformes alternatives aux marchés boursiers traditionnels où les transactions se font de manière anonyme. « Ce sont des places de marchés principalement destinées aux investisseurs institutionnels où les transactions s’effectuent de manière non-transparente, c’est-à-dire sans affichage préalable des intérêts à l’achat ou à la vente au public, pour limiter l’impact de marché », explique Simon Gallagher, head of cash & equities chez Euronext. Les dark pool sont également un moyen pour les gros investisseurs d’échapper à la pression des traders haute fréquence. Les principales cibles des traders haute fréquence sont les investisseurs institutionnels dont ils repèrent les ordres et s’arrangent pour les devancer. Par exemple, face à un fonds de pension voulant acheter 1% de Renault, les THF sont capables de faire monter les prix en achetant avant l’investisseur un maximum de titres sur le marché. Cette méthode appelée ‘scalping’ est l’une des techniques les plus employées par les traders haute fréquence.

François Schott

Publié le 29 Juin 2015