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Interview de Jean Pisani-Ferry : Directeur du cercle de réflexion Bruegel, membre du Cercle des économistes, membre du Conseil d'analyse économique, professeur associé à l'Université Paris-Dauphine, et vice-Président de l'association française de science économique (AFSE)

Jean Pisani-Ferry

Directeur du cercle de réflexion Bruegel, membre du Cercle des économistes, membre du Conseil d'analyse économique, professeur associé à l'Université Paris-Dauphine, et vice-Président de l'association française de science économique (AFSE)

On ne peut pas exclure un scénario noir où la Grèce finirait par sortir de la zone euro

Publié le 13 Septembre 2011

Pensez-vous que le système monétaire international (SMI) a joué un rôle dans l’apparition de la crise financière ?
Le rôle du SMI dans la crise est très controversé parmi les économistes. Je pense que des facteurs de réglementation et de régulation financière, tout à fait indépendants des facteurs monétaires internationaux, sont en cause. Ceci étant, des conditions macroéconomiques ont par ailleurs favorisé une accentuation de la demande d’actifs en dollar qui a poussé à une baisse des taux d’intérêt à long terme aux Etats-Unis et a contribué à l’absence d’incitation pour les autorités américaines à modifier leur politique monétaire par une pression perçue de l’extérieure. C’est en cela que la crise des subprimes a été favorisée.

Pensez-vous que nous nous inscrivons à l’heure actuelle dans une guerre des monnaies ?
L’expression guerre des monnaies me semble excessive. Cette expression évoque une guerre de tout le monde contre tout le monde pour exporter son chômage. Nous sommes dans une situation autre où les économies avancées connaissent des difficultés considérables et où les économies émergentes vont beaucoup mieux. Les taux de change doivent traduire cette divergence entre les deux parties de l’économie mondiale. Les monnaies des pays émergents doivent s’apprécier.
Or on fait face à un problème d’action collective. Personne ne veut s’apprécier contre les autres monnaies émergentes et en particulier personne ne veut s’apprécier contre la monnaie de la Chine qui poursuit sa politique d’appréciation très modérée du reminbi.
Les mouvements de capitaux se reportent alors sur d’autres économies émergentes qui voient leur monnaie s’apprécier et qui doivent introduire des contrôles de capitaux pour limiter le mouvement de hausse.
Nous ne sommes donc pas devant une problématique d’exportation du chômage mais devant un grand craquement dans l’économie mondiale qui n’est pas reflété dans les taux de change.

Comment envisagez-vous la suite des évènements ? Doit-on s’attendre à une multiplication de ce type de dérives protectionnistes ?

Les mesures de contrôle de capitaux ne sont pas selon moi des mesures protectionnistes. Ces mesures font partie de l’arsenal acceptable.
La question qui se pose est celle de savoir si l’on peut avoir une forme d’accord international pour déterminer dans quelles conditions ces mesures de contrôle sont des réponses acceptables à des entrées de capitaux excessifs et dans quelles conditions ces mesures de contrôle servent à organiser une dépréciation du taux de change ou à exporter son chômage vers ses voisins.
On pourrait par exemple penser qu’un pays qui ferait face à de brutales entrées de capitaux pourrait légitimement répondre, en l’absence d’instrument efficace sur le plan économique et prudentiel, par des contrôles de capitaux. En revanche, un pays qui verrait son taux de change s’apprécier régulièrement conformément à son développement économique et sa montée en gamme dans la division internationale du travail ne serait pas légitime à prendre de telles mesures de contrôle.
Aujourd’hui il n’y a pas du tout de consensus sur la création d’un cadre de ce type. Pour les pays émergents, si l’on devait discuter de ces mesures de contrôle, il faudrait aussi discuter de la politique monétaire menée aux Etats-Unis et dans les autres pays avancés.

Pensez-vous que les problèmes de refinancement notamment en dollar du secteur bancaire pourrait accélérer la réforme du système monétaire international ? 
Je pense que ce problème de refinancement pourrait accélérer des évolutions. La réponse apportée lors de la crise de 2008 s’est traduite par des accords de swap.
On peut se demander si ces accords de swap qui ont été une réponse ad hoc à une situation de tension aigue ne devraient pas être institutionnalisés par des accords internationaux posant les conditions par lesquelles d’autres pays pourraient avoir accès à la liquidité en dollar.
Pour certains observateurs, la question est également posée, au lieu d’avoir uniquement un accord avec la Fed d’avoir un accord avec la banque centrale chinoise dès lors qu’elle détient énormément d’actifs en dollar et qu’elle n’aurait pas de difficultés à fournir de la liquidité en devise américaine.
De telles décisions seraient des accélérateurs d’évolution, mais ne seraient pas en soit des éléments de réforme du système monétaire international.
Dès lors qu’un problème devient récurrent, il faut lui trouver une solution plus systémique.

Les DTS seraient-ils une solution ?
Je n’ai pas une grande confiance dans l’utilisation des DTS. Le DTS pourrait servir de base à un club dans lequel se retrouveraient les pays ou les banques centrales des pays dont les monnaies comptent sur le plan international.
Il faut distinguer des pays dont la politique monétaire est déterminante au niveau global et des pays qui ont un rôle secondaire. Le G20 est beaucoup trop gros pour faire de la coordination monétaire. Le G7 ignore la Chine donc ignore un acteur essentiel.
Faire rentrer le reminbi dans le DTS amènerait à acter l’existence d’un petit nombre de monnaies clé avec une responsabilité particulière pour les pays correspondants.
Pour le moment la Chine n’est pas demandeuse.

Certains professionnels anglo saxons tablent sur un éclatement de la zone euro d’ici la fin de l’automne. Pensez-vous que cela soit crédible ?

Les accidents peuvent malheureusement arriver. Si la crise grecque continue à être mal gérée, on ne peut exclure un scénario noir où la Grèce finirait par sortir de la zone euro. Mais on ne peut pas démonter la zone euro aussi facilement qu’on l’a construite. Il y a tellement d’actifs et de passifs en euro entre les pays-la moyenne étant de 200% du PIB- que cela signifie que la sortie d’un pays de la zone euro créerait une situation de très grand désordre avec des chaines de faillite affectant le secteur bancaire et les entreprises. Cela serait très couteux sur le plan économique, financier et social.
Cela serait un désastre financier aussi bien pour le pays qui sort que pour les pays qui restent. Cette conséquence doit faire réfléchir.

Propos recueillis par Imen Hazgui