Frédéric Oudéa a donné son point de vue de banquier, Antoine Lissowski son point de vue d’investisseur institutionnel, et Olivier Zarraouati son point de vue d’entrepreneur.

Selon Frédéric Oudéa, un modèle de croissance est en train de se mettre en place en France. Si les banques françaises sont encore en mesure d’accompagner la croissance de l’économie française, parallèlement, un processus de désintermédiation est bel et bien l’œuvre. Cependant, les entreprises françaises ne peuvent pas s’endetter nettement plus.

Un nouveau modèle de croissance pour la France

Depuis 30 ans, la croissance a été essentiellement tirée par la dette. Dans certains pays, cette dette a surtout alimenté le secteur privé et plus particulièrement le marché de l’immobilier comme en Espagne ou en Irlande. En France, cette dette a nourri le secteur public. « On a dépensé dans l’Hexagone plus qu’on ne pouvait financer pour soutenir un système de distribution bien spécifique » commente Frédéric Oudéa.

Pour ce dernier, la croissance de demain sera essentiellement basée sur la compétitivité sur le plan des investissements et des exportations. « Dans les deux à trois prochaines années, la consommation des ménages aura du mal à porter l’économie française si l’on considère que le chômage devrait rester élevé, que les politiques salariales des entreprises devraient demeurer sous contrainte dans une logique de réduction du coût du travail, et que la fiscalité devrait continuer à être lourde.
Par ailleurs, en toute vraisemblance, la nécessité de faire converger le déficit public vers 3% du PIB empêchera de se servir des dépenses publiques comme paramètre de relance
» développe le président de Société Générale.

Aptitude des banques françaises à accompagner l’économie française

« Les banques françaises sont plutôt un facteur de stabilité pour la France » rassure Frédéric Oudéa. Récemment l’agence de notation Standard & Poor’s l’a encoure souligné.
Les enquêtes de la Banque de France montrent que 90% des PME françaises ont accès à tout ou partie du crédit d’investissement qu’elles souhaitent. La proportion descend à 75% s’agissant du crédit de trésorerie.

Ceci étant, une fracture au niveau de cette distribution du crédit est observée au niveau de l’Europe. Les conditions d’octroie sont encore très sévères dans les pays de la périphérie comme en Espagne, en Italie, au Portugal, en Grèce. « L’écart de taux entre un crédit accordé en France et un autre accordé en Italie est d’environ 2% » signale Frédéric Oudéa.

Il y a alors lieu de saluer, selon lui, la mise en place de l’union bancaire pour restaurer la confiance, rétablir la circulation des capitaux dans la zone euro entre banques européennes. « Nous allons vers une véritable révolution dès lors que le gendarme va devenir européen, avec des changements positifs à attendre pour le système bancaire dans son ensemble ».

Le processus de désintermédiation bancaire est à l’œuvre


Le processus de désintermédiation bancaire est à l’œuvre. Cette désintermédiation ne concerne pas le crédit aux particuliers ou le crédit aux PME. « Je suis convaincu que ces crédits continueront à être fondamentalement financés par les bilans bancaires pendant encore pas mal de temps » avance Frédéric Oudéa.

En revanche, alors que la place des crédits bancaires augmente très marginalement pour les grandes entreprises, à l’inverse celle des instruments de marché grossit de près de 6% par an. Il y a un appétit considérable de la part des investisseurs pour ces titres, vus parfois comme de meilleure qualité que des titres de dette d’Etat. « Nous voyons de nouvelles entreprises de taille intermédiaire se lancer dans la vague par des émissions publiques ou des placements privés afin d’accroitre leur notoriété et diversifier leurs sources de financement. Nous allons assurément et graduellement vers un modèle de financement à l’américaine où trois quarts de l’économie sont financés par les marchés ».

Standard & Poor’s estime que pour l’heure les entreprises en France sont financés à hauteur d’environ 6 milliards d’euros par des placements privés. L’agence de notation évalue le rythme possible à 16 milliards par an dans les années à venir.

Au-delà du financement des entreprises, la désintermédiation concerne également le financement des projets d’infrastructures qui ne peut plus également rester dans les bilans bancaires. « Le relai est pris par le marché, au-delà des phases de construction, lorsque les recettes de ces projets sont un peu plus établies.
Nous voyons de plus en plus de grands fonds se poser des questions sur la manière d’appréhender ce financement de projets. Ils s’organisent, s’équipent, recrutent les compétences pour évaluer les risques d’un tel financement
» explique le responsable de la banque rouge et noire.

Incapacité des entreprises françaises à s’endetter nettement plus

Le total des crédits bancaires à l’économie française est d’environ 2000 milliards d’euros, dont 870 milliards d’euros de crédits bancaires aux entreprises et 1130 milliards d’euros de crédits bancaires aux particuliers, principalement dans l’immobilier.
En tenant compte de la dette financée par le marché, de 380 milliards d’euros, l’endettement net des entreprises françaises ressort à environ 1250 milliards d’euros.
Cet endettement s’accroit de 2% par an. « Eu égard à l’évolution de la croissance nationale et de l’inflation, le réglage de la hausse de la dette des entreprises françaises parait actuellement correcte ».

« Cependant, les entreprises françaises n’ont pas la capacité de s’endetter nettement plus en termes de pourcentage de PIB. Le ratio dette sur PIB est certes inférieur aux entreprises espagnoles mais est sensiblement supérieur à celui des entreprises allemandes ».
Le problème réside dans le niveau historiquement faible des taux de marge. « Prendre plus de risque financier serait extrêmement risqué si la conjoncture n’est pas au rendez-vous ».
Pour empêcher que la dette ne progresse bien plus rapidement que le PIB national, les entreprises françaises devront être en mesure d’apporter une part plus conséquente d’autofinancement dans le financement de l’investissement.

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