A la veille de l'examen par la commission des finances de l'Assemblée nationale de la première partie du Budget pour 2018, l'opposition semble décidée à porter le fer contre une mesure emblématique: la suppression de l'ISF.  Dans une tribune parue samedi dans Le Monde, l'économiste de gauche Thomas Piketty dénonce une "lourde faute morale, économique et historique".

"Cela n’a aucun sens de faire des cadeaux fiscaux aux groupes âgés et fortunés qui ont déjà beaucoup prospéré ces dernières décennies", écrit-il. "Si l’on ajoute les cadeaux accordés aux dividendes et intérêts" via la 'flat tax' de 30% sur les revenus du capital, le manque à gagner pour les finances publiques dépasse les 5 milliards d'euros, ajoute-t-il.

Réagissant au micro d'Europe 1 ce lundi, le Premier ministre Edouard Philippe a expliqué que la suppression de l'ISF générerait de nouvelles recettes fiscales si, comme le gouvernement le prévoit, elle permet d'attirer ou de retenir les grandes fortunes. "On supprime l'ISF parce qu'on a constaté sur les quinze dernières années que l'ISF réduisait la matière taxable en France. Parce que ceux qui partent à cause de l'ISF non seulement ne payent plus l'ISF, mais ils ne paient plus non plus l'impôt sur le revenu et ils y contribuent beaucoup. (...) Je voudrais qu'ils cessent de partir", a-t-il déclaré.

D'après les chiffres du ministère de l'économie publiés en novembre 2016, quelque 784 foyers assujettis à l'ISF ont quitté le territoire en 2014, contre 815 en 2013. Environ 300 "retours" ont été comptabilisés la même année. S'il ne s'agit pas d'un exode massif, le manque à gagner pour les finances publiques pourrait s'élever à plusieurs milliards d'euros si l'on cumule les pertes de recettes en matière d'ISF, d'impôt sur le revenu et de TVA.

Pour Thomas Piketty cet argument ne tient pas, le patrimoine des 1% les plus fortunés ayant été multiplié par trois entre 1980 et 2016. "Les plus hauts patrimoines financiers ont progressé encore plus vite que les actifs immobiliers, alors que le contraire aurait dû se produire si l’hypothèse de fuite fiscale était vérifiée", affirme-t-il. Dans une note publiée en octobre 2016, l'Office français des conjonctures économiques (OFCE), également classé à gauche, avait pourtant reconnu le risque d'exil fiscal et envisagé la suppression de l'ISF, à condition qu'il soit compensé par une taxation des loyers implicites et des plus-values immobilières.