Le moment actuel a quelque chose de singulier. Du côté des fondamentaux, tout continue à bien aller. Mais les comportements deviennent plus vigilants : et si l’époque au cours de laquelle on mêlait bonnes nouvelles et révisions haussières touchait à sa fin ? Dans un tel climat psychologique, les mauvaises nouvelles sont mal reçues et l’incertitude n’est pas très bien supportée.

Commençons par les mauvaises nouvelles. Elles ont concerné hier le secteur de la technologie. Celui-ci n’est-il pas un des piliers du regard constructif qu’on peut avoir sur les marchés actions ? La croissance des résultats attendus aux Etats-Unis pour le 1er trimestre est de 23%, contre 17% pour l’ensemble de l’indice S&P 500 et le secteur devrait être dans le pays un des meilleurs performeurs sur l’année en matière de profits.

Eh bien voilà qu’il est au niveau mondial confronté coup sur coup à 3 mauvaises nouvelles : la Commission européenne envisage d’introduire une taxe spéciale sur l’activité des grandes entreprises du numérique ; Facebook est confronté à une histoire d’utilisation de données stockées sur sa plateforme dans le cadre de la campagne présidentielle de Donald Trump en 2016 et ceci sans vraiment l’accord des personnes concernées ; Apple envisagerait de produire ses propres écrans, au lieu de les acheter à Samsung et à des constructeurs japonais.

Navigation à vue

Revenons sur les incertitudes. Elles concernent la politique américaine et l’attitude des banques centrales. Avec évidemment la Fed, qui réunit son comité de politique monétaire aujourd’hui et demain, comme point de rencontre entre les deux questionnements.

Du côté des initiatives de Donald Trump, l’attention se porte sur les décisions à venir concernant la Chine. Il se murmure que l’Administration américaine pourrait imposer pour 60 milliards de taxes nouvelles sur les importations de produits chinois. Le chiffre est conséquent ; il ne serait pas loin de peser 15% du total. La « fuite » a-t-elle comme objectif d’inciter les autorités chinoises à répondre aux objections formulées par Washington ? Sans doute, mais Pékin doit réagir rapidement.

Il se murmure que l’annonce américaine pourrait être faite dès cette semaine. De fait, le Premier ministre chinois a ouvert la porte hier à une baisse des taxes à l’importation et a affirmé que son pays avait la volonté de protéger les droits à la propriété intellectuelle dans le processus d’ouverture du secteur manufacturier domestique (il s’agit d’une des revendications majeures des Etats-Unis). Cela sera-t-il suffisant pour éviter une escalade dans le processus d’entraves mises à la liberté du commerce international ?

Les banques centrales soulèvent également des interrogations

Pour ce qui est des banques centrales et avant de parler de la Fed, notons une série de questionnements. Le gouverneur de la PBoC (la banque centrale de Chine) change et une organisation nouvelle se met en place avec Liu He, en charge de l’essentiel de la politique économique et financière. Quelles en seront les implications ?

Au Japon, un scandale politique affaiblit le Premier ministre Abe. Pourra-t-il mener ses réformes (d’abord celle de la constitution) et même se maintenir au pouvoir ? S’il devait partir, quid de la politique économique et du blanc-seing donné à une politique monétaire toujours très accommodante ?

Il se dit (l’information vient d’agences de presse) que la BCE serait en train de réfléchir au rythme de remontée de ses taux directeurs, une fois le processus enclenché. Cela ne veut-il pas dire que l’arrêt des achats de titres à partir des derniers mois de l’année est dorénavant acté ? Tout comme une première hausse de taux autour du 2ème trimestre 2019. Tout ceci est connu ; mais l’histoire est-elle en train d’accélérer ?

Et puis il y a la Fed. Que va-t-elle faire et qu’est-ce que Jay Powell va dire au cours de la conférence de presse ? Le marché sait qu’elle va relever son taux directeur de 25 centimes ; il est assez confortable avec l’idée que les projections de croissance vont être revues à la hausse et celles de taux de chômage, à la baisse (concernant l’inflation, il ne devrait pas y avoir de changements) ; il y a plus d’incertitudes sur le profil du taux des fonds fédéraux au cours des trimestres et années à venir.

Aura-t-on 3 ou 4 hausses de 25 centimes cette année, 2 ou 3 l’année prochaine et un atterrissage in fine en-dessous ou au-dessus de 3% ? Le marché a revu à la hausse ses anticipations sur la période récente ; est-il allé trop loin ? Peut-être. Quant au contenu et à la forme des propos de Powell, il faudra qu’il évite les propos dialectiques du type de ceux utilisés lors de ses récentes auditions devant le Congrès : trouver le bon équilibre entre normalisation de l’inflation et éviter le risque de surchauffe. Ils sont simplement mal compris.

 Hervé Goulletquer, stratégiste pour la Banque Postale AM