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La reprise économique sera-t-elle victime de la rigueur ?

La reprise économique sera-t-elle victime de la rigueur ?

(Easybourse.com) L’antienne est aujourd’hui largement reprise en chœur par plusieurs Etats membres de l’Union européenne : il faut assainir les finances publiques, ce qui implique rigueur et austérité. Mais nombre d’économistes jugent désormais que ces mesures d’économie auront un effet néfaste sur la timide reprise qui pointe en Europe…

Augmenter les recettes tout en réduisant les dépenses, voilà en résumé l’épineux dilemme que doivent résoudre les différents plans de rigueur qui fleurissent un peu partout en Europe : en Grèce d’abord, puis au Portugal, en Espagne, en France mais aussi en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Italie plus récemment.
Ces mesures, adoptées afin de «nettoyer au karcher» les finances publiques entachées de dettes et de déficits, sont particulièrement draconiennes et visent, grosso modo, les mêmes cibles quel que soit le pays concerné : coupe dans les salaires et arrêt des recrutements dans la fonction publique, hausse de la TVA, recul de l’âge de départ à la retraite, diminution des allocations sociales, enfin, augmentation des impôts directs et indirects.
Pourtant, alors qu’un net consensus unit tous ces Etats dans leur démarche rigoriste, de plus en plus d’économistes estiment publiquement que la cure d’amaigrissement pourrait finalement stopper, sinon freiner, la légère croissance économique tout juste naissante en Europe.

Plan de rigueur : un remède de cheval contre un rhume ?

Contre toute attente, le premier à tirer à boulet rouge sur l’hygiénisme ambiant, n’est autre que le chef économiste du Fonds monétaire international (FMI), Olivier Blanchard. Selon ce dernier, interviewé par le quotidien économique La Tribune, «les autres pays européens n'ont pas besoin de prendre des mesures aussi draconiennes que la Grèce pour réduire leur déficit budgétaire».
En effet, contrairement à la Grèce, leurs dettes sont moins importantes, leur situation budgétaire reste relativement meilleure, si bien qu’ils «peuvent s'offrir un ajustement plus progressif, et donc limiter l'effet négatif de cette consolidation budgétaire sur leur croissance à court terme». Et d’ajouter que «le risque est en l'occurrence que, sous la pression des marchés, certains pays fassent du zèle dans l'austérité».
Des propos qui confortent ceux du directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, selon qui, «il n’est pas écrit dans le marbre qu’il faille absolument qu’en 2012 ou 2013, on soit revenu à 3% de déficit par rapport au PIB, comme l’exige Bruxelles». Quant au prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, interrogé par Le Monde, il estime que l’Union européenne «court au désastre. Nous savons, depuis la Grande Dépression des années 1930, que ce n'est pas ce qu'il faut faire !»

Accord de voix dissonantes

Professeur d’économie à Université Panthéon-Sorbonne à Paris, député européen et secrétaire national adjoint en charge de l’économie au Parti Socialiste, Liem Hoang-Ngoc assure que ces mesures vont «tuer dans l’œuf la reprise», en amenuisant les recettes fiscales et que, contrairement à l’objectif que ces mesures se sont fixées, les déficits et l’endettement des Etats vont augmenter. Ainsi, la coordination des politiques d’austérité «s’avèrent être malvenues et inadaptées à un contexte de sous utilisation des capacités de production et de chômage massif.» Selon Liem Hoang-Ngoc, «ces politiques appliquées dans tous les pays risquent donc de refaire plonger l’Europe dans la récession.» Au lieu d’une politique de rigueur, le professeur d’économie estime qu’il aurait mieux valu donner aux marchés le signal que l’heure est à la relance, que le pacte de stabilité est «un très mauvais instrument de coordination des politiques économiques dans ce contexte, et qu’il faut le suspendre pour une durée de 2 ans, le temps que les économies puissent redémarrer
Pour Francesco Saraceno, économiste à l’Observatoire Français des Conjonctures économiques (OFCE), la situation actuelle ne devrait pas davantage donner la priorité à la réduction des budgets, mais au soutien de la consommation, à l’emploi et à la croissance. S’attaquant aux mesures d’austérité elles-mêmes, notamment annoncées par le gouvernement italien, l’économiste juge par ailleurs que ces réformes sont incapables de  répondre aux causes structurelles des déficits, et ne peuvent au mieux que «repousser un peu le problème de la dette».

Union impossible ?

Quant à la fameuse gouvernance économique de la zone euro, polichinelle que l’on ressort à chaque crise, elle se heurte toujours aux vieilles lunes politiques. Même si la gouvernance de la zone euro existe en germe -elle s’est renforcée tout récemment avec la décision prise par la BCE de racheter une partie des dettes souveraines, ainsi qu’avec la création de deux fonds financés par l’emprunt-, elle se heurte encore aux illusions d’indépendance de chaque pays membres. Illusions, car cette indépendance est apparue d’autant plus factice qu’au lieu d’être soumis au dictat des bureaucrates de Bruxelles, les Etats de la zone euro ont dû subir les assauts des marchés financiers. Selon Francesco Saraceno, «il faut être réaliste et accepter qu’au mieux, les européens réussissent à coordonner leurs politiques budgétaires entre elles».
Pour Liem Hoang-Ngoc, «l’Europe est aujourd’hui à la croisée des chemins». Et si les mécanismes de solidarité budgétaire et monétaire nécessaires ne sont pas rapidement mis en œuvre, «il existe, selon lui, un véritable risque d’éclatement à court terme

Nicolas Sandanassamy


Publié le 27 Mai 2010