Espace France - News, articles, interviews et dossiers

La taxe Tobin à la française serait lourde de conséquences

La taxe Tobin à la française serait lourde de conséquences

(Easybourse.com) Economistes et hommes de marché jugent sévèrement le projet français de taxe sur les transactions financières. Selon eux, non seulement les spéculateurs seraient épargnés, mais ce sont les épargnants qui pourraient en faire les frais. Explications.

Annoncée par le président Nicolas Sarkozy lors de ses vœux aux Français, la taxe sur les transactions financières, ou taxe Tobin, a depuis fait couler beaucoup d’encre. En effet, la France est isolée sur ce dossier qui divise ses partenaires européens, à tel point que de nombreux observateurs s’interrogent sur les intentions réelles du chef de l’Etat.

«Nous sommes dans un contexte préélectoral, où il est de bon ton de venir taper sur les ‘méchants financiers spéculateurs’ responsables de la crise. Dès lors, remettre au goût du jour cette taxe sur les transactions financières apparait davantage comme un coup politique», explique Fabrice Cousté, directeur général de CMC Markets France (voir son interview).

D’autres comme l’ONG Attac, qui défend la mise en place de la taxe Tobin au niveau mondial, pointent l’incohérence du président français lorsqu’il dit vouloir « montrer l’exemple » en Europe. «Il y a à peine un mois le secrétaire d'Etat au Commerce extérieur, Pierre Lellouche, s’opposait au vote par le Sénat d’une telle taxe, estimant que la France ‘ne peut légiférer seule’ car ce serait ‘contre-productif’ et cela ‘nuirait à la place financière de Paris’», rappelle l’association altermondialiste.

Perte de compétitivité

Au-delà de ces accusations d’ordre politique, les arguments contre la taxe Tobin « à la française » se concentrent sur ses effets économiques. Rappelons qu’à l’origine, la taxe Tobin vise à limiter la spéculation financière en instaurant un prélèvement sur chaque transaction.

Tous les produits d'épargne existants supposent des transactions financières

«En faisant cela, on parvient à limiter les allers-retours sur les différents produits, autrement dit la spéculation»
, explique Henri Sterdyniak, Directeur du département Economie de la mondialisation à l'OFCE (interview). «Mais pour être efficace, une telle taxe doit être mise en œuvre au niveau mondial, en particulier dans les pays anglo-saxons et sur les places asiatiques où se réalisent une grande partie des transactions financières», ajoute-t-il. A défaut, les institutions financières (banques, assurances, sociétés de gestion, …) délocaliseront un certain nombre de transactions dans des filiales à l’étranger. «In fine, cette taxe appauvrirait la place de Paris qui perdrait en compétitivité», assure Fabrice Cousté.

L’épargne en danger ?

Mais ce n’est pas là le seul danger. D’après les professionnels de la finance, les épargnants risquent d’être directement touchés par cette taxe sur les produits financiers (actions, obligations et dérivés). Les détenteurs d’OPCVM, en particulier, seraient soumis à une « double taxation », selon l’Association française de la gestion financière (AFG) : au moment de la souscription et de la sortie par l'investisseur et lors des opérations de gestion de l'actif du fonds par le gérant. Ainsi, la taxe «réduirait d'au moins 0,5% le rendement des OPCVM actions et obligations, ce qui aboutirait soit à leur transfert vers d'autres places concurrentes, soit à leur substitution par des fonds étrangers non soumis à la taxe», selon l’AFG.

Dans une tribune publiée par Les Echos, Denis Kessler, PDG du réassureur Scor, va plus loin : selon lui, l’ensemble des produits d’épargne à long terme sont directement ou indirectement menacés. «Tous les produits d'épargne existants supposent des transactions financières, pour optimiser leur rentabilité comme pour gérer les garanties qui y sont souvent attachées. Si l'on considère le premier placement des Français, l'assurance-vie « en euros » (…) toute augmentation des coûts de transaction ne pourra que diminuer les rendements finaux dont bénéficient les assurés», estime-t-il. Dans une moindre mesure, la prévoyance, les complémentaires santé, les assurances de dommages et de responsabilité seraient aussi touchées par l'introduction de nouveaux prélèvements fiscaux sur les transactions financières.

Le bénéfice électoral d’une telle mesure serait donc plus que douteux. C’est pourquoi le gouvernement pourrait, contrairement à ce qu’il a laissé entendre, attendre encore quelques mois avant de se lancer.

François Schott

Publié le 16 Janvier 2012