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Climat : que font vraiment les entreprises ?

Climat : que font vraiment les entreprises ?

(Easybourse.com) Les grandes entreprises ont profité de la COP 21 pour prendre de nouveaux engagements environnementaux. Même les secteurs les plus polluants ont été obligés de s'engager sur la voie de la transition énergétique. Mais au-delà des promesses le secteur privé est-il vraiment prêt? Elements de réponse.

Au diapason des chefs d’Etats, l’espace de dix jours, les chefs d’entreprises semblent avoir fait de la lutte contre le changement climatique leur priorité absolue. De l’automobile à la banque en passant par le bâtiment et l’industrie, les appels à la transition vers une économie « décarbonée » se sont multipliés tout au long de la COP21 qui a eu lieu à Paris du 30 novembre au 12 décembre 2015. «Le temps du débat est achevé, nous devons, dès aujourd’hui, accélérer la transition vers une économie à faible empreinte carbone – et cela commence par des transports plus propres», a notamment clamé Carlos Ghosn, le PDG de Renault-Nissan, au nom d’une « coalition » de 13 constructeurs et équipementiers automobiles mobilisés pour le climat. Le même Carlos Ghosn était moins convaincu, en septembre devant le Club automobile de l’Insead, de la nécessité de réduire encore les émissions de CO2 dans le secteur des transports, responsable selon lui de 20% des émissions de CO2 dans l’Union européenne. « Si vous mettez le transport sous contrôle et que 80 % des activités humaines ne le sont pas, cela ne sert à rien. Cela ne sert à rien d’être très vertueux sur 20 % des émissions, moyennement vertueux sur 30 % des émissions et aucun contrôle sur 50 % des émissions », avait-il déclaré, quelques semaines après avoir jugé les normes CO2 de la Commission européenne « trop contraignantes ». Entre temps l’affaire Volkswagen a mis en lumière l’écart entre les discours et la réalité d’une industrie désormais sous surveillance des agences environnementales.

La mobilisation des entreprises est évidemment essentielle dans la lutte contre le changement climatique. « Quel que soit l’engagement des Etats, si les modèles de production des grandes multinationales restent très émetteurs de gaz à effet de serre on ne pourra pas rester en dessous de 2 degrés de réchauffement climatique », souligne Antonin Amado, rédacteur en chef de Novethic, un média spécialiste de la responsabilité sociale des entreprises. Or, selon lui les choses sont en train de « s’accélérer » depuis deux ans avec un foisonnement d’initiatives au cours des derniers mois. Du côté des multinationales justement, un groupe de 114 entreprises dont Coca-Cola, Kellogg, Ikea, Sony, le producteur d’électricité Enel ou encore le consortium ferroviaire Thalys a adopté les «SciencebasedTargets», une initiative visant à aligner leurs propres niveaux d’émissions de CO2 sur l’objectif d’une limitation à 2°C du réchauffement climatique. Enel s’est par exemple engagé à réduire de 25 % ses émissions de CO2 par kWh d’ici à 2030. Le groupe promet également de mettre hors-service 13 GW de centrales électriques à combustibles fossiles qui fonctionnent actuellement en Italie. A elles seules, ces 114 entreprises émettent près de 480 millions de tonnes de CO2 par an, soit l’équivalent des émissions de l’Afrique du Sud. Elles font partie d’une coalition plus large, baptisée Caring for Climate et placée sous l’égide de l’ONU, dont les membres auraient déjà réduit leurs émissions de 12% depuis 2013.

50 entreprises émettent 3/4 des gaz à effet de serre

De nombreuses autres plateformes d’engagement existent aujourd’hui. Novethic en a recensé une dizaine parmi lesquelles la Carbon Business Leadership coalition, le Responsible Corporate Engagement in Climate Policy, l’American Business Act on Climate Pledge ou encore la Zone des Acteurs Non-étatiques pour l’Action pour le Climat (NAZCA). Cette dernière met en lumière les actions de plus de 2000 entreprises en faveur du climat. A titre d’exemple, dans le CAC 40, le groupe de luxe Kering a mis en place un système de comptabilité qui donne un prix aux impacts environnementaux et n’utilise plus de métaux pour tanner le cuir des sacs Gucci. Unibail-Rodamco sélectionne l’implantation de ses centres commerciaux en fonction de leur potentiel d’intégration à un réseau de transports publics. Schneider Electric mesure chaque trimestre ses progrès en matière environnementale et entend raccorder 20 millions de foyers africains à l’électricité d’ici 2020, au travers d’un fonds dédié.

Les choses se compliquent lorsqu'on touche aux secteurs les plus polluants – production d’électricité, de gaz et de pétrole, sidérurgie, chimie. D’après un rapport publié en 2013 par le Carbon Disclosure Project (rebaptisé depuis CDP) et le cabinet PwC, cinquante des 500 plus grandes sociétés cotées en bourse dans le monde sont responsables de près des trois quarts des émissions de gaz à effet de serre du panel. Leurs rejets n’ont fait qu’augmenter au cours des dix dernières années malgré l’instauration dans l’Union européenne d’un système d’échange de quotas d’émission de gaz à effet de serre. Une refonte de ce « marché du carbone » est jugée indispensable par les spécialistes du climat pour parvenir à une réduction effective des gaz à effet de serre. Problème : tous les pays n’y sont pas prêts et les entreprises elles mêmes ne sont pas d’accord sur le prix à accorder à la tonne de CO2. Certaines comme Total veulent maintenir un prix bas qui préserve l’essentiel de leur activité tandis que d’autres poussent en faveur d’un prix élevé afin de favoriser la transition vers de nouvelles sources d’énergie (non fossiles). «L’absence d’un signal-prix sur les émissions de gaz à effet de serre qui soit lisible, prévisible et diffusé très au-delà des seuls secteurs exposés au mécanisme de quotas d’émissions de CO2 est un frein majeur à la mise en mouvement des entreprises. Ce frein est d’autant plus important pour des secteurs très exposés à la concurrence internationale, où le facteur-prix est prépondérant dans la réussite commerciale», souligne l’institut Montaigne, un think tank d’inspiration libérale qui réunit des chefs d’entreprises et des universitaires. En attendant les entreprises les plus polluantes n’évoluent que sous la pression des ONG. Engie (ex GDF Suez), responsable avec EDF de l’équivalent de la moitié des émissions de CO2 françaises, a annoncé en octobre qu’il ne construirait plus aucune centrale à charbon dans le monde, après avoir renoncé plus tôt cette année à deux projets controversés en Turquie et en Afrique du Sud. Le groupe continuera cependant à exploiter ses centrales existantes, une trentaine, dont quatre sont en cours de construction.

Les investisseurs de plus en plus écolos


Dans la transition vers une économie plus sobre en carbone, l’incitation la plus forte pourrait venir du secteur financier. Les investisseurs institutionnels commencent en effet à se détourner des activités les plus nocives pour le climat à l'image du fonds souverain norvégien – l’investisseur institutionnel le plus important au monde, représentant plus de 790 milliards d’euros – qui a annoncé en juin dernier « se désengager des entreprises minières ou des groupes d’énergie pour lesquels le charbon représente plus de 30 % de l’activité ou du chiffre d’affaires ». Et ce, alors même que ce sont ces activités qui l’ont largement alimenté depuis sa création. « Cette décision souligne que les investissements dans le charbon représentent désormais pour le fonds non seulement un risque climatique mais aussi un risque financier : les décisions internationales visant à limiter les émissions de GES auront pour impact direct la dépréciation de certaines réserves d’énergies fossiles », commente l’institut Montaigne. De même Axa, l’un des acteurs les plus exposés aux conséquences du changement climatique, a annoncé qu’il arrêtait ses investissements dans le charbon et misait sur les énergies renouvelables (solaire, éolien, biomasse notamment). D’autres comme le fonds de pension public français ERAFP font de « l’engagement actionnarial » auprès des entreprises dans lesquels il investit afin qu’elles basculent vers les énergies renouvelables.

« Les engagements des entreprises ont d’autant plus de chances d’être tenus qu’ils sont poussés par leurs actionnaires qui eux aussi prennent des engagements », confirme Antonin Amado. Le centre de recherches de Novethic évalue à 1000 le nombre de fonds de pension, assureurs, fondations et autres institution financières qui ont intégré le paramètre climat à leur gestion financière. « Ils gèrent 30 000 milliards de dollars et sont donc des poids lourds du secteur financier », précise le rédacteur en chef. L’une des conséquences de ce mouvement est qu’en 2013 le secteur des énergies renouvelables a pour la première fois attiré plus de capitaux que celui des énergies fossiles. La recherche de placements plus propres et moins risqués à long terme a également conduit à l’essor d’indices boursiers « bas carbone » comme le Low Carbon 100 d’Euronext. Etabli par un comité indépendant de chercheurs, d’ONG et de financiers, il sélectionne les 100 grandes entreprises européennes « qui contribuent positivement à la transition climatique, non seulement à travers leur performance opérationnelle mais aussi à travers les produits vendus à leurs clients ». On y trouve une vingtaine de sociétés françaises dont Axa, Carrefour, Dassault Systèmes, L’Oréal, Schneider Electric, Renault. Mais pas Total, ni Engie. « La première version de l’indice Low carbon 100 a été lancée en 2008, avant le Sommet de Copenhague et n’avait jamais trouvé son public, observe Anne-Catherine Husson Traoré, directrice générale de Novethic. Mais les temps ont changé et les clients potentiels susceptibles d’aligner leur stratégie d’investissement axée sur le climat avec un indice exigeant se sont multipliés. »

François Schott

Publié le 15 Décembre 2015