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La « tech » européenne toujours dans l'ombre des Etats-Unis

La « tech » européenne toujours dans l'ombre des Etats-Unis

(Easybourse.com) Même si les start-up fleurissent en France et chez ses voisins, l'Europe peine à rattraper son retard dans la sphère numérique. La toute-puissance des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et de leurs successeurs (Uber, Airbnb, Tesla...?) suscite de ce côté-ci de l'Atlantique un mélange de rejet et de convoitise. Combien de temps encore les jeunes pousses européennes partiront-elles s'installer aux Etats-Unis ? Peut-on rêver d'un Google français ? Eléments de réponse.

La France serait-elle une nouvelle Silicon Valley ? A voir le nombre de villes candidates au label French Tech lancé l’année dernière par Fleur Pellerin on pourrait le penser. Au total une vingtaine de métropoles régionales, ainsi que Paris, devraient recevoir l’appellation. Il faut dire que les créations de start-up ont rarement été aussi nombreuses à Paris et en région, à tel point que l’Hexagone est en train de se tailler une réputation de « start-up nation » outre-Atlantique. « Qui sait par exemple que sur les douze premiers objets connectés les plus vendus aux États-Unis sur l’Apple Store, cinq sont français ? » peut-on lire sur le portail gouvernement.fr. En 2014 la France s’est également distinguée dans le classement Deloitte des entreprises technologiques à la plus forte croissance. « Pour la cinquième année consécutive, les sociétés françaises sont les plus représentées dans le palmarès européen avec 86 entreprises sélectionnées, loin devant le Royaume-Uni (67 sociétés) et la Suède (45 sociétés) », note le cabinet. Les succès tricolores se nomment Criteo, Ymagis ou encore Weezevent, une start-up dijonnaise dans laquelle vient d’investir un autre représentant bien connu de la nouvelle économie, Venteprivée.

Le label French Tech vise à structurer le développement de cette filière, lui permettre de gagner en visibilité sur la scène internationale mais aussi et surtout à « attirer les investisseurs et tout faire pour que les prochains Google naissent en France et y restent ». Du point de vue de ses revenus le secteur français du numérique reste cependant bien loin de cette ambition. En 2014 les 100 premières entreprises tricolores (éditeurs de logiciels, services internet et jeu vidéo) ont réalisé un chiffre d’affaires cumulé de 8,8 milliards d’euros, d’après une étude de PwC, soit à peu près la moitié de ce que gagne Google en un trimestre ! Le rapport de forces n’est pas très différent dans les autres pays européens. « A part SAP, aucune entreprise européenne n’arrive à la cheville des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) », rappelle Olivier Novasque, PDG de Sidetrade et vice-président de l’Association française des éditeurs de logiciels et solutions internet (Afdel).

Prise de risque et valorisation

L’absence de champion européen n’est pas liée à un manque d’innovation : l’Europe dispose de centres de recherche de très haut niveau et d’interconnections croissantes entre monde universitaire, entreprises et investisseurs. Mais les jeunes pousses européennes affichent un certain nombre de handicaps par rapport à leurs concurrentes américaines, à commencer par la taille de leur marché domestique. « Lorsqu’on veut toucher un public plus large, il faut traduire le logiciel dans différentes langues, ouvrir des filiales à l’étranger, jongler entre différents systèmes juridiques. Tout cela a un coût », note Olivier Novasque. Les entreprises américaines ou chinoises ont, elles, accès d’emblée à un marché beaucoup plus vaste qui leur permet de croître plus rapidement. Elles se projettent ensuite plus facilement à l’échelle mondiale. Pour M. Novasque il y a aussi une différence stratégique entre des entreprises américaines prêtes à « faire de la croissance quitte à ne pas dégager de bénéfices » et des entreprises européennes plus frileuses.

Mais le principal problème selon lui réside dans la sous-valorisation des entreprises du secteur technologique européen. « Le rapport entre une cotation au Nasdaq et une cotation sur Euronext, en termes de valorisation boursière, est de un à cinq. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que certaines sociétés comme Criteo choisissent d’aller se coter aux Etats-Unis », souffle-t-il. Ce spécialiste français du placement publicitaire sur internet, introduit fin 2013 sur le marché électronique américain, a vu son cours grimper de 50% et est aujourd’hui valorisé 3 milliards de dollars. Depuis deux autres sociétés tricolores ont franchi le pas : DBV Technologies et Cellectis, deux « biotech » dont les produits ont été jugés suffisamment prometteurs par les investisseurs américains pour qu’elles atteignent chacune une valorisation de près d’un milliard de dollars.

Il manque en France 2 ou 3 fonds de plus d'un milliard d'euros 



Les fonds levés lors de ces IPO – 100 millions d’euros pour DBV, 200 pour Cellectis- sont également bien plus importants que les tours de tables précédemment effectués par les deux sociétés. Or le financement est au cœur du modèle des start-up qui doivent être capables de lever plusieurs millions d’euros même si elles ne dégagent pas ou peu de chiffre d’affaires. « En France, on arrive à lever jusqu’à 10 millions d’euros mais au-delà cela devient compliqué », souligne Olivier Njamfa, président de la commission investisseurs de l’Afdel et cofondateur de la société Eptica. Les fonds de capital-risque sont nombreux – on en compte environ 200- mais aucun ne peut rivaliser avec la puissance de feu de leurs homologues anglo-saxons lorsqu’il s’agit de faire passer une PME au stade d’ETI (entreprise de taille intermédiaire) voire à celui de leader mondial. « Il manque en France deux ou trois fonds de plus d’un milliard d’euros », estime Paul-François Fournier, directeur de l’innovation chez BpiFrance. La banque publique tente de pallier cette faiblesse en investissant aux côtés des capitaux-risqueurs dans les entreprises françaises les plus prometteuses. « Nous avons notamment lancé fin 2013 notre fonds Large Ventures qui prend des ‘tickets’ de plus de 10 millions d’euros dans les entreprises à fort besoin capitalistique et permet d’attirer d’autres investisseurs ». Le fonds, doté de 600 millions, a déjà investi dans une quinzaine de sociétés parmi lesquelles le spécialiste des objets connectés Withings ou plus récemment l’opérateur de réseaux à basse consommation Sigfox. Ce dernier a ainsi réussi à lever 100 millions d’euros auprès d’un « pool » d’investisseurs internationaux dont des groupes du CAC 40 (Engie, Air Liquide), signe selon M. Fournier que l’écosystème français des start-up est en train de « changer d’ère ».

Le Nasdaq reste sans rival

La création par Euronext d’un nouvel indice dédié aux valeurs technologiques, le Tech 40, va elle aussi dans le bon sens, selon le responsable de BpiFrance. « La bourse de Paris est devenue ces dernières années une place de référence pour la biotech qui attire même les investisseurs américains. Nous travaillons avec Euronext pour qu’il en soit de même de l’ensemble des valeurs technologiques ». Mais pour l’heure les « technos » ne représentent qu’une faible part de la cote parisienne. « Les valeurs technologiques ne pèsent que 3,4% de l’Eurostoxx600 contre près de 20% du S&P 500. Il y a beaucoup de petites capitalisations en Europe ce qui peut poser des problèmes de liquidité dans le cadre de la gestion d’un portefeuille thématique » souligne Leslie Griffe de Malval gérant chez Fourpoints IM. S’il permet d’attirer l’attention sur ce segment, l’indice Tech 40 n’a pas vocation à concurrencer le Nasdaq. « Pour cela il faudrait au minimum qu’Euronext et les autres grandes places européennes (Londres, Francfort) se regroupent et créent un grand marché des valeurs technologiques », estime Olivier Novasque. Un tel rapprochement n'est pas à l'ordre du jour. Même s’il naît en Europe le prochain Google grandira sûrement aux Etats-Unis.

François Schott

Publié le 23 Mai 2015