Espace Industrie - News, articles, interviews et dossiers

Matières premières : jusqu'où peut s'effondrer le prix de l'or ?

Matières premières : jusqu'où peut s'effondrer le prix de l'or ?

(Easybourse.com) Le cours de l'or a reculé de 7% en juillet et a atteint un plus bas niveau de cinq ans et demi, à 1077 dollars l'once, à la fin du mois dernier. C'est la plus forte baisse enregistrée en deux ans, plus précisément depuis juin 2013 (-12%). Sur une année, le repli est de 16%. Le cours de l'or a quelque peu récupéré des couleurs et se situe ce mercredi à 1086 dollars l'once, largement au dessus de son niveau de novembre 2008, de 700 dollars. Cependant un seuil de résistance important situé à 1100 a clairement été franchi. La matière première s'inscrit dans sa sixième semaine de baisse consécutive, la plus longue période de correction depuis 1999. Nous avons souhaité recueillir les commentaires de divers experts spécialisés sur la matière première au sujet de cette tendance baissière.

Interview de Robin Bhar

Interview

Robin Bhar

Head of Metals Research

Societe Generale CIB

Interview de Robin Bhar

Interview

Robin Bhar

Responsable de la Recherche sur les métaux

Société Générale CIB

Ces experts sont au nombre de sept : Antoine Brunet, président d'AB Marchés ; Robin Bhar, responsable de la Recherche sur les métaux chez Société Générale CIB ; Francis Berthelin, gérant d'un fonds dédié aux valeurs liées à l'or chez Financière Desselligny ; Antoine Jeambenoit, analyste financier spécialisé sur les matières premières chez Prim'Finance ; François de Lassus, responsable chez CPorDevises ; Arnaud du Plessis, gérant actions matières premières or & métaux précieux chez Amundi et Emmanuel Painchault, gérant de fonds spécialisé sur les matières premières chez Edmond de Rothschild Asset Management.

Chacun d’entre eux se dit ne pas être surpris par la tendance baissière de l’or qui a débuté en 2011. Aucun ne nie le fait que le mouvement de correction devrait encore se poursuivre quelque temps. Des points de divergence apparaissent cependant au sujet du point bas que pourrait toucher le métal jaune avant de rebondir. Certains se présentant comme un peu plus optimistes que d’autres.

  Les facteurs explicatifs de l’accélération du mouvement baissier

Le pic du cours de l’or a été atteint en août 2011, à 1967 dollars l’once en pleine crise des dettes souveraines de la zone euro. A la suite de la forte correction de 2013, l’once d’or a évolué dans une fourchette relativement étroite comprise entre 1200 et 1300 dollars l’once. Récemment la baisse du cours de l’or s’est accélérée ces dernières semaines sous l’impulsion de trois principaux facteurs.

La hausse prochaine des taux de la Fed

« On se rapproche du moment auquel la Réserve fédérale américaine amorcera le relèvement de ses taux directeurs pour la première fois depuis 2006 » signale Emmanuel Painchault. Pour beaucoup d’opérateurs de marché, la première intervention pourrait se faire en septembre à hauteur de 0,25%. La croissance américaine étant jugée suffisamment robuste et le marché de l’emploi s’étant notamment sensiblement redressé. Le prochain rapport mensuel sur l’emploi doit paraitre ce vendredi. Le consensus table sur plus de 200 000 créations d’emplois en juillet pour le troisième mois consécutif. Ce mercredi, le président de la Fed d’Atlanta, Dennis Lockhart, jusqu’ici très conservateur sur son positionnement concernant la hausse des taux directeurs a signalé dans une interview accordée au Wall Street Journal qu’il faudrait une « détérioration significative » des données économiques pour ne pas remonter les taux en septembre.

La faiblesse de la demande émanant des grands pays émergents

Cette faiblesse a particulièrement été relevée en Chine. Vendredi 17 juillet, la Banque centrale chinoise a surpris le marché par l’annonce de l’évolution de ses réserves d’or. L’institution monétaire ne s’était pas prononcée sur le sujet depuis 2009, ce qui nourrissait de nombreuses spéculations sur le marché. « D’aucuns pensaient que ses réserves étaient déjà probablement supérieures à 3000 tonnes. Aussi l’information livrée selon laquelle les réserves s’établissaient à 1658 tonnes contre 1054 tonnes en 2009, soit en augmentation de 57%, en moyenne de 100 tonnes par an a-t-elle fortement déçu le marché » note Arnaud du Plessis.
Au-delà de la moindre acquisition révélée par la Banque centrale du pays, selon le World Gold Council, au premier trimestre, les importations d’or de la Chine ont reculé de 7% à 272,9 tonnes. La demande en joaillerie a reculé de 10%. Les retraits hebdomadaires sur le marché de Shanghai se sont élevés à environ 60 tonnes en juillet, un montant bien plus important que les mois précédents.

L’appétit pour le risque des investisseurs

Cet appétit s’est particulièrement révélé à travers les soubresauts du dossier grec. « Les multiples complications autour du dossier grec n’ont pas totalement affecté l’appétit des investisseurs pour les actifs risqués, si bien que l’aboutissement d’un accord entre la Grèce et ses créanciers a même eu pour conséquence, par une appréciation supplémentaire du dollar, un impact négatif sur l’or » remarque Emmanuel Painchault. L’abondante injection de liquidité des banques centrales, le maintien d’une distribution de dividendes généreux, la prolifération d’opérations de rachats d’actions et de fusions-acquisition ont conduit le Cac 40 à bondir de près de 10% sur le mois dernier et l’Eurostoxx 50 d’engranger 9%.
De ces trois différents paramètres, ont découlé sur le marché de l’or un débouclement massif des positions acheteuses, une hausse des positions vendeuses et des sorties abondantes des ETF investis dans la matière première. « Le cours de l’or a décroché de plus de 4% lundi 20 juillet après une vente quasi simultanée de 24 tonnes d’or à New York suivi d’un record de 33 tonnes à Shanghai » remarque Antoine Jeambenoit. « Les positions vendeuses non-commerciales n’ont jamais été aussi élevées, même au plus fort de la crise de l’or en juin 2013 » précise Arnaud du Plessis. La détention d’or du plus important ETF investi dans la matière première dans le monde, le SPDR Gold Trust, qui représente à lui seul 44% des encours globaux, est tombée à un plus faible niveau depuis septembre 2008, soit 21,56 millions d’once. Ce mercredi, les investisseurs sont sortis des ETF investis dans l’or pour le treizième jour en quatorze jours. La détention d’or des ETF s’élève désormais à 1520,2 tonnes, un plus bas depuis 2009.

La baisse du cours de l’or a eu des répercussions sur le prix des autres métaux précieux ou semi précieux. Ainsi, le cours du platine a atteint 945 dollars l’once, un plus bas depuis février 2009. Ce métal a connu sa plus forte baisse mensuelle en dix mois en juillet, soit 8,7%. Le palladium a touché son plus bas niveau depuis octobre 2012, à 592 dollars l’once (-2,3% sur le mois), un plus bas depuis 2012. Le cours de l’argent est descendu à un plus bas niveau de six ans, à 14,44 dollars l’once (-2,2%).

  Les perspectives pour le prix de l’or


Pour l’ensemble des intervenants du dossier, la tendance baissière sur l’or n’est pas terminée. Pour le plus pessimiste semble être Robin Bhar, l’once d’or pourrait descendre en dessous de 1000 dollars d’ici la fin de l’année, atteindre baisser à 900 dollars en 2016 et à 800 dollars en 2017. L’évolution des taux d’intérêts réels américains ainsi que celle du dollar demeureront les principaux facteurs d’influence du marché de l’or. D’ailleurs, à la suite de la publication du dernier communiqué de presse de la Fed mercredi 29 juillet au soir, l’or a ouvert en recul de 1,5% jeudi matin.
Le plus optimiste, Francis Berthelin exclut la probabilité que le cours de l’or franchisse à la baisse la barre des 1000 dollars et table sur un retour du métal jaune 1900 dollars l’once dans moins de 5 ans.

Trois principaux arguments sont évoqués comme support du prix de l’or : la baisse de l’offre, le maintien d’une demande robuste et l’accentuation des risques géopolitiques.

La demande pour l’or physique

« La demande pour l’or physique est traditionnellement plus élevée sur la seconde partie de l’année » soutient Emmanuel Painchault. « En 2013, le prix de l’or avait repris 15% grâce à la reprise de la demande physique. Nous avions vu à l’époque notamment un accroissement des ventes dans la joaillerie et dans les pièces et de lingots d’or d’environ 800 tonnes. Or, les ventes de pièces d’or aux Etats-Unis ont bondi sur les deux premières semaines de juillet de 221% » complète Antoine Jeambenoit.
Pour ce dernier cependant « la demande physique ne va pas faire repartir le cours à la hausse mais lui permettre de résister. Ce n’est qu’une contraction significative de l’offre qui pourrait permettre à l’or de renouer avec un parcours véritablement haussier »

Une contraction significative de l’offre

« Or autour du cours actuel les trois quarts de l’industrie minière produisent à perte » assure Francis Berthelin. « Le maintien des cours à bas niveau pourrait entraîner relativement rapidement la fermeture de nombreuses mines et par la même une baisse de la production globale. Notons qu’en dehors de cette conjoncture, le déclin observé du nombre de découvertes de nouveaux gisements depuis 1995, va entraîner un pic de la production minière aurifère cette année. La baisse des cours ne fera que l’accélérer » explique Arnaud du Plessis.
Si la réduction de l’offre pourrait représenter un soutien pour les cours, il faut cependant relativiser ce paramètre, admet le gérant d’Amundi. « Au contraire des autres matières premières, l’or n’est jamais « consommé », mais recyclé à l’infini. Les stocks d’or extraits du sol et détenus sous forme de réserves, d ‘investissement ou de bijouterie (…) représentent environ 175.000 tonnes, soit plus de 40 années de « consommation». On ne peut donc parler de pénurie ».

L’accentuation du risque géopolitique


L’accentuation du risque géopolitique est un autre facteur qui devrait porter le cours de la matière première selon Francis Berthelin. « Des renversements d’alliance semblent se dessiner entre les Etats-Unis et certains grands pays Moyen Orient, comme l’Iran et l’Arabie Saoudite qui tôt ou tard inquiéteront les marchés et stimuleront le cours de l’or. Le train de vie des pays de la zone euro n’a pas évolué compte tenu du fait que la charge de la dette est moins élevée. Au-delà d’une nouvelle crise des dettes, il est très vraisemblable que le système va de nouveau être mis à rude épreuve. Dans un horizon de temps pas si lointain, une contribution de l’épargne des acteurs privés finira par être imposée. Un moyen d’atténuer cette ponction sera de se positionner sur l’or ».

  Quel positionnement sur les sociétés minières ?

Compte tenu de la configuration actuelle, la prudence est conseillée par tous les experts s’agissant du positionnement à avoir sur les valeurs aurifères. « Les cours de l’or sont revenus proche du point d’équilibre, en terme de profitabilité de la moyenne de l’industrie aurifère. L’effet de levier est donc maximum dans cette zone de cours. Par ailleurs, la situation financière de l’industrie s’est nettement dégradée ces dernières années. Le niveau d’endettement du secteur a significativement progressé en raison d’investissements excessifs ou d’acquisitions à prix trop élevés » met en garde Arnaud du Plessis.
Sont à privilégier, les sociétés qui ont peu de dette et un moindre coût de production à l’instar de RandGold, recommande Emmanuel Painchault.

Sont également plébiscités les sociétés de redevance comme Franco Nevada qui bénéficient de structures particulièrement défensives dans cet environnement. « Les sociétés de redevances apportent aux sociétés minières des financements sous formes de royautés qu’elles achètent ou de contrats de « streaming » qu’elles mettent en place. En contrepartie, elles obtiennent une part de la production minière des sociétés qu’elles financent, sans exposition sur les coûts. Elles bénéficient aujourd’hui d’une très bonne diversification de leur exposition et de bilans très solides. Les difficultés croissantes des sociétés minières à se refinancer leur offrent par ailleurs de nombreuses opportunités d’investissement. Ce sont les très rares sociétés du secteur de l’or et des métaux précieux dont la performance boursière a été supérieure à celle des métaux précieux ces dernières années » développe Arnaud du Plessis.

Une autre approche serait de s’exposer aux sociétés qui ont une activité en relation avec l’or mais pas avec les sociétés minières. « Nous pouvons mentionner l’exemple de Kingold Jewelry, qui est une chaine de bijouterie qui en train de se monter en Chine ou encore celui de Tessi, une société française qui a notamment le monopole de la cotation des pièces Napoléon » conclut Francis Berthelin.




Imen Hazgui

Publié le 05 Août 2015

OK, tout accepter
Fermer