Quantitative easing (assouplissement quantitatif) : derrière ce terme barbare se cache l'un des phénomènes économiques les plus importants des dix dernières années. Le "QE" est la politique monétaire mise en œuvre par la Réserve fédérale américaine au lendemain de la chute de Lehman Brothers, fin 2008, pour tenter d'amortir le choc de la crise financière qui avait éclaté un an et demi plus tôt. Théorisée par plusieurs économistes dans la deuxième partie du 20e siècle et appliquée pour la première fois au Japon dans les années 2000, cette politique consiste, pour une banque centrale, à acheter sur les marchés des titres de dette (obligations souveraines et autres créances) afin d'enrayer la chute des prix de ces actifs et de rétablir la confiance entre institutions financières. Cette politique a probablement évité à l'économie américaine une récession aussi profonde et durable que celle de 1929. La Fed a d'ailleurs été suivie dans cette voie par la Banque d'Angleterre dès 2009, puis par la Banque centrale européenne depuis 2015. Quant à la Banque du Japon, qui avait fait une pause dans l'assouplissement quantitatif entre 2006 et 2010, elle l'a ensuite repris de plus belle.

Cette politique menée sur trois continents différents a permis une baisse durable des taux à long terme et soulagé les Etats dont les finances publiques avaient été mises à mal par la crise financière. Cependant, les banques centrales ne peuvent pas maintenir indéfiniment ce "bazooka monétaire" dont elles ne connaissent pas les effets à long terme. En inondant ainsi les marchés de liquidités, elles faussent la fixation des prix et poussent les investisseurs vers les actifs plus risqués (notamment les actions) ce qui pourrait déboucher sur de nouvelles bulles.

Un seuvrage programmé

"Après presque dix années et 10.000 milliards USD d’achats d’actifs, la fin de la grande expérience d’assouplissement quantitatif (QE) post-crise approche" souligne ainsi Seamus Mac Gorain, gérant de portefeuille multi-actifs chez JP Morgan Asset Management, dans une étude publiée mardi 30 mai. "La dernière vague d’achat d’obligations de la Banque d’Angleterre a pris fin en avril. La Banque du Japon a ralenti le rythme de ses achats et nous prévoyons la poursuite de ce ralentissement. La Banque centrale européenne (BCE) s’apprête à annoncer à l’automne une réduction progressive l’an prochain de ses achats dans le cadre du QE. Aux États-Unis, la Réserve fédérale (Fed) a révélé dans les minutes publiées cette semaine (la semaine dernière, ndlr) qu’elle était susceptible de réduire plus tard cette année le réinvestissement des remboursements d’obligations arrivées à échéance. Nous prévoyons que ces quatre banques centrales vont évoluer de l’achat d’obligations à un rythme largement supérieur à 1.000 milliards USD par an actuellement vers un fort ralentissement de leurs achats et peut-être même vers une vente nette d’obligations d’ici la fin de l’an prochain."

La Fed, qui a déjà mis fin à son programme d'achats de dette en 2014, entend désormais dégonfler son bilan. Ce dernier culmine à 4500 milliards de dollars contre 800 milliards avant la crise. Elle pourrait en effet vendre des titres ou, comme le suggèrent les minutes de sa dernière réunion, s'abstenir de réinvestir les sommes qui lui sont remboursées. De son côté, le président de la BCE Mario Draghi juge prématuré d'évoquer un "tapering", une réduction progressive du montant des achats mensuels de dette. "Nous restons fermement convaincus qu'un soutien extraordinaire de la politique monétaire, y compris par le biais de notre discours sur les anticipations de notre action, est encore nécessaire pour remédier au niveau présent de sous-emploi des ressources (dans l'économie)", a-t-il répété lundi devant les députés européens. Mais ces propos ont été quelque peu contredits le lendemain par un membre du conseil des gouverneurs, Ardo Hansson, pour qui le sujet mérite d'être abordé lors de la prochaine réunion de la BCE, le 8 juin. "La question qui se pose maintenant est de savoir à quelle vitesse le soutien des banques centrales à l'économie peut être réduit de manière à maintenir une trajectoire positive pour l'économie" a-t-il déclaré dans une interview au journal estonien Postimees. "Nous nous posons tous la question de savoir comment et quand commencer à mettre en oeuvre la transition, et comment la communiquer. Cela doit être fait très soigneusement."

Des marchés vulnérables


Un autre élément plaide pour une réduction progressive du programme de QE de la BCE, selon Seamus Mac Gorain. "L’extrême faiblesse des rendements en zone euro et au Japon ainsi que les taux d’intérêt à court terme à zéro et négatifs de ces deux marchés ont déclenché un mouvement massif de sortie des investisseurs de ces deux zones, en faveur d’autres marchés obligataires internationaux". Or "la BCE est réticente à détenir plus d’un tiers de l’un quelconque des marchés d’obligations souveraines, ce qui limite fortement les possibilités de nouveaux achats". Le gérant anticipe un changement de discours de Mario Draghi à la rentrée afin de préparer le terrain à une réduction du programme l'an prochain.

Quelles peuvent être les conséquences d'une fin du QE ? "Une fois que le filet de sécurité de la BCE aura été replié, il est probable que cela se traduira par un élargissement des spreads entre les obligations souveraines de la zone euro les mieux notées et celles qui sont les moins bien notées, particulièrement au cours des périodes d’intensification du risque politique", avance Seamus Mac Gorain. Les Etats fortement endettés, comme la France ou l'Italie, feraient bien de s'y préparer. Il faut également s'attendre à un retour de la volatilité sur les marchés financiers qui se sont habitués à une surabondance de liquidités. Les banques centrales en sont bien conscientes, c'est pourquoi elles feront tout pour éviter une remontée trop brutale des taux d'intérêt.