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Brésil : à quoi doit s'attendre la future Présidente ?

Brésil : à quoi doit s'attendre la future Présidente ?

(Easybourse.com) Le Brésil est un pays aujourd'hui très convoité par les investisseurs, aussi bien sur le plan des implantations en vue de la coupe du Monde de 2014 et des Jeux Olympiques de 2016 que pour faire fructifier son portefeuille d'actifs. La situation n'est cependant pas si « eldoradique » que cela. Les zones de fragilité sont nombreuses et les défis importants.

À lire dans ce dossier.

Sur le plan économique, le Brésil affiche des fondamentaux robustes : une forte croissance de 7,3% cette année, une inflation maitrisée de 5%, un excédent commercial de 25,3 milliards de dollars, des réserves de change de 239 milliards de dollars en constante augmentation. Le président sortant, Luiz Inácio Lula da Silva, a su surfer comme un pro sur une vague économique mondiale favorable, si l'on exclut la dernière crise économique et financière qui a affecté le pays sans pour autant le mettre à terre.

Cependant des anomalies demeurent, en particulier, le taux de change, le taux d'endettement d'environ 60% du PIB, et le taux d'intérêt qui ne sont pas en phase avec les fondamentaux économiques.

Un essor économique à nuancer…


La surévaluation du real, de près de 25% depuis janvier est un vrai problème pour l'industrie brésilienne

La surévaluation du real, de près de 25% depuis janvier est un vrai problème pour l'industrie brésilienne confrontée à la pression exercée de l'extérieur, notamment la pression chinoise. En août dernier le niveau atteint avait été celui de décembre 1998. À l'époque, la monnaie avait mis l'économie brésilienne à genoux et provoqué une dévaluation en catastrophe.

En raison de cette flambée de la devise, l'excédent commercial est en contraction de 10 milliards de dollars par rapport à 2009. Par ailleurs, le déficit touristique est en hausse. Les Brésiliens n'ont jamais autant voyagé à l'étranger. Depuis le début de l'année, les touristes brésiliens ont dépensé 9,9 milliards de dollars en dehors des frontières selon la Banque centrale. D'un autre coté, les files d'attente se font moins longues pour entrer sur le territoire brésilien.

Les actions à mener face à cette poussée de fièvre sont limitées. La seule possibilité étant d'intervenir sur le marché des changes. C'est ce qu'à fait la Banque du Brésil mais avec un effet très mesuré.

Par ailleurs, la facture des intérêts de la dette publique reste très lourde, au delà de 5,4% du PIB. «Le pays est obligé de faire un effort drastique au niveau de l'excédent primaire» signale Daniel Solano, économiste.

Enfin et surtout le Brésil a un des taux d'intérêt les plus élevés du monde - le

L'essor économique brésilien s'est en partie fait artificiellement

taux de base est de 10,75%. Le différentiel par rapport au taux américain ou encore au taux européen a profité au pays par le biais de flux de capitaux à court terme, autrement dit de la spéculation. Cela a permis le financement du déficit courant et une partie de l'excédent commercial. En conséquence, l'essor économique brésilien s'est en partie fait artificiellement.

Suffirait-il donc que la Fed et la BCE augmentent leurs taux pour que l'on assiste à un phénomène de reflux, à une dévaluation importante du réal et à des soubresauts sur le plan de la conjoncture du pays ? Tout dépend de l'ampleur de la hausse bien entendu, mais «la crise de la dette au début des années 80 avait été provoquée par une remontée violente du taux de la Fed. Cela a entrainé un gonflement de la facture des intérêts et précipité la crise» indique Daniel Solano.
La taxe imposée sur les transactions de court terme imposée en 2009 ne sera pas d'une grande utilité. «L'expérience prouve que ce genre de mesure n'est pas très efficace. Le marché financier dispose d'instruments extrêmement sophistiqués. Le différentiel de taux de change et le différentiel de taux d'intérêts n'aident pas».

Trois types de réformes fondamentales à entreprendre et une politique à faire…

Sur le plan social, l'image du Brésil est nettement moins idyllique qu'elle n'y parait. Certes les pauvres sont moins pauvres. Le salaire minimum a été revalorisé et le pouvoir d'achat a progressé. L'épargne brésilienne est en hausse, et l'accès à l'immobilier plus aisé.

Mais certaines difficultés – de taille – persistent. L'éducation est une vraie épine plantée dans le pied du Brésil. On a aidé les universités. On a beaucoup oublié l'éducatif de base. «Il reste encore en ce domaine beaucoup à faire» souligne  Charles Henry Chenut, Associé du cabinet d'avocats franco-brésilien Chenut Oliveira Santiago. «L'école publique est de mauvaise qualité et l'école privée est très chère» observe Alfredo Valladao, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris.

Le système de santé a également été délaissé. Des efforts ont été menés sur le plan des inégalités raciales. Mais tout n'est pas résolu, loin de là. Enfin, l'insécurité, illustration d'un mal être et d'une souffrance sociale demeure un véritable fléau dans le pays. Ce en dépit d'une certaine amélioration apportée par des politiques novatrices à l'instar de celles menées dans les favelas de Rio.

Sur le plan politique, si au niveau international Lula a su gonfler les poumons et renforcer la musculature de la diplomatie brésilienne, au niveau interne, le bilan est beaucoup plus négatif.

Lula n'est pas parvenu à circonscrire ou à éliminer la corruption et le clientélisme politique

Lula est d'abord un homme avant d'être un représentant d'un parti. Il est incroyable de constater que la cote de popularité de Lula au sortir de son mandat est plus importante que celle à son entrée en fonction. «Empathique, charismatique – parfois gaffeur, le président Lula a su fédérer une très grande partie des brésiliens autour de lui, touchant toutes les couches de la population, allant même parfois jusqu'à atteindre l'électorat traditionnel de droite. Cependant, contrairement à ses objectifs initiaux, Lula n'est pas parvenu à circonscrire ou à éliminer la corruption et le clientélisme politique. Il en a même finalement joué afin de servir plus rapidement les intérêts économiques du pays» développe Charles Henry Chenut.
C'est un échec qui lasse les brésiliens qui ne croient plus du tout dans la politique du pays.

«Tant que nous continuerons à avoir un pays qui fonctionne avec plus de 15 partis, des scrutins de liste, sans vote par circonscription électorale cela n'ira pas. Il est indispensable de créer un système électoral qui favorise les partis majoritaires, la fidélité des élus et des militants, le fait que l'électeur puisse élire des représentants qu'il puisse un peu contrôler. Sauf que cela suppose que le Congrès se fasse hara-kiri, ce qui est très peu probable» met en garde Alfredo Valladao.

La réforme fiscale et une politique spécifique en matière d'infrastructures sont les autres défis du pays de la Samba. «Nous avons plusieurs couches de fiscalité, une fiscalité au niveau fédéral, une fiscalité au niveau des Etats fédérés et une fiscalité au niveau municipal. Les disparités sont alors très fortes. A plusieurs reprises le gouvernement a essayé de s'attaquer à cette affaire, mais à chaque fois, cela a abouti sur un échec», informe Mr Valladao.

S'agissant des infrastructures, il y a eu très peu d'investissements par manque d'argent, par gabegie administrative et en raison des complications induites par le caractère fédéral du pays. Le taux d'investissement est très faible, de 18%. Aujourd'hui sur le port de Santos, les bateaux attendent trois semaines avant de décharger. 40% du prix du soja embarqué à l'export est du aux coûts de transport.

Y a-t-il de l'espoir avec Dilma au pouvoir ?

Dilma n'a pas du tout le profil de Lula ni humain ni politique. Elle n'a pas le

La force du Brésil ne se limite pas à celle de son président

même poids ni la même influence. Alors les interrogations fusent sur la capacité de cette dernière de prendre à bras le corps la charge laissée par son prédécesseur.

«Pendant le mandat de Lula, Dilma a été responsable du déploiement du programme brésilien d'infrastructures – le fameux PAC. Du fait de règles qui ne donnaient pas suffisamment de garanties aux capitaux privés et de l'incompétence et du tiraillement à l'intérieur des ministères, les projets d'infrastructures ont subi d'immenses retards. Au final seulement 40% de l'argent mobilisé pour ce programme a été dépensé en l'espace de quatre ans» déclare Mr Valladao.

Pour Daniel Solano, la capacité à bien mener des réformes n'est pas  fondamentalement liée à la personnalité du président. Cela est lié aux caractéristiques et à la complexité du pays. Le Brésil est un pays fédéral très grand avec beaucoup d'intérêts. Il faut constamment négocier, faire des compromis. La coalition est hétérogène : gauche, extrême gauche, centre... Il y a qui plus est une immense corruption. Une partie des fonds du PAC est ainsi allée directement dans la poche de certains acteurs.

Mais pour les experts interrogés, la sérénité doit être au rendez-vous et les craintes mises au placard. «Les choses vont progresser mais par à-coup. La force du Brésil ne se limite pas à celle de son président. C'est toute la population qui pousse à la modernisation du pays» conclut Alfredo Valladao.
Imen Hazgui

Publié le 01 Octobre 2010