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La forte envolée de l'euro doit-elle nous inquiéter ?

La forte envolée de l'euro doit-elle nous inquiéter ?

(Easybourse.com) Contre toute attente, et en dépit de la persistance de tensions sur les dettes souveraines de certains Etats (Irlande, Portugal, Grèce), l'euro s'est rapidement réapprécié au cours des dernières semaines. +8,39% sur les quatre dernières semaines. La parité euro-dollar est actuellement à 1,39. Rappelons que la même crise avait fait plonger l'euro à 1,20$ au mois de juin. Alors comment expliquer ce regain de vigueur ?

La réponse est à rechercher du côté des Etats-Unis et de la Chine.

La pression politique se fait de plus en plus ressentir aux Etats-Unis. L'économie va de mal en pis. Les niveau actuels du chômage et du sous emploi (les personnes découragées et les personnes qui travaillent au temps partiel) sont très importants. «Nous sommes à 17% de la population active, un niveau insoutenable pour les Etats-Unis, dont le contrat social repose sur le plein emploi» signale Raphael Gallardo, stratégiste au sein d'AXA IM.
Face à l'essoufflement de la conjoncture américaine, la Fed a laissé entendre au mois de septembre dernier qu'elle s'apprêtait à faire de nouveau tourner la planche à billets pour acquérir des emprunts d'Etat. C'est ainsi l'anticipation de l'augmentation du nombre de dollars en circulation qui pèse sur la valeur du billet vert. «Le taux de change des Etats Unis est clairement inférieur à la moyenne de long terme» remarque Véronique Riches-Flores, économiste à la Société Générale.

Refusant de supporter le fardeau de cet ajustement ; la plupart des partenaires commerciaux des Etats-Unis qui comptent également sur leurs exportations pour soutenir leur économie face à une demande intérieur en berne ont décidé d'agir de manière à maintenir leur devise à la baisse.

Le premier à donner le ton a été le Japon qui est massivement intervenu le 15 septembre en achetant plus de 25 milliards de dollars sur le marché des changes. Depuis le 21 septembre, une dizaine de pays émergents sont également intervenus pour endiguer l'appréciation de leur devise. Le ministre des finances brésilien est allé jusqu'à évoquer l'idée d'une «guerre des monnaies» la semaine dernière.

La Chine a quant à elle continué de maintenir son change à un niveau relativement bas comme si de rien n'était en chantonnant le traditionnel refrain «ni vu, ni connu».

L'euro, le bouc émissaire...

Et l'euro est apparu comme la variable d'ajustement en dernier ressort, ce d'autant plus en l'absence de toute réaction de la BCE. «La BCE s'est refusé d'intervenir même verbalement bien que l'appréciation de l'euro depuis cet été correspond à un durcissement des conditions monétaires en zone euro de 50 points de base, autrement dit comme si la banque centrale avait monté deux fois les taux» indique Raphael Gallardo.

Pire, la BCE s'inscrit toujours dans une stratégie de sortie de sa politique monétaire non conventionnelle qui avait été déployée en soutien pendant la crise financière. «La Banque centrale a supprimé les opérations de financement des établissements bancaires à 6 mois et à 12 mois. Il ne reste à présent que les opérations à une semaine, un mois et trois mois. Et tout porte à croire que les opérations de financement à trois mois disparaitront également très bientôt. Par ailleurs, l'institution a fortement ralenti le rachat des obligations souveraines. Le montant de ces rachats atteint actuellement 65 milliards d'euros. La semaine dernière la BCE a procédé au rachat de 9 millions d'euros, ce qui est peanuts» avance Vincent Chaigneau, responsable de la recherche change et taux de la Société Générale.

Il faut dire que les données macroéconomiques du coté ci de l'Atlantique plaident pour le moment en faveur d'un tel comportement. Il est difficile pour la BCE de prendre comme les autres des mesures de détente du fait des bons chiffres macroéconomiques, en particulier de l'Allemagne qui représente 35% du PIB européen. Ce dernier pays bénéficie de taux d'intérêt très positifs. Au-delà du puissant moteur que constituent ses exportations, le pays d'Angela Merkel affiche un contexte domestique moins endommagé par la crise. «Nous avons ainsi du mal à être préoccupé par la conjoncture de la zone euro en raison de ce pilier qu'est l'économie allemande qui tire profit à fond du dynamisme des pays émergents» constate Véronique Riches-Flores.
Selon Jean-François Cirelli, vice président du groupe GDF Suez, la reprise industrielle dans le pays se veut relativement forte Outre-Rhin. «L'augmentation de la consommation du gaz sur le premier semestre en Europe va de +10% à +16%. La consommation de l'Allemagne a augmenté de 16% au premier semestre 2010 par rapport à la même période en 2009».

Si l'on en croit Marc de Scitivaux, économiste français, directeur des Cahiers verts de l'économie, les conséquences de la surévaluation de l'euro pourraient s'avérer désastreuses. «Si l'euro devait être durablement surévalué, le problème se poserait à l'intérieur de la zone euro. La plupart des pays à l'exception de l'Allemagne et des Pays Bas, ne peuvent pas supporter une monnaie chère trop longtemps. Les tensions intrinsèques seraient de plus en plus importantes. Le taux de chômage augmenterait et toute idée de procéder à des réformes seraient abandonnées. Le risque d'un euro fort est celui d'un éclatement de la zone euro».

... mais pas pour longtemps

Toutefois, les ardeurs peuvent être calmées et les craintes apaisées, car notre chère monnaie unique devrait rapidement être rattrapée par les fragilités structurelles de la zone dont elle est issue.
«Nous devrions être rattrapés dans notre malheur par les difficultés structurelles que présente la zone euro. Des difficultés qui feront en sorte que l'euro ne sera plus le dindon de la farce, parce que tout simplement la farce sera moins appétissante» met en avant Raphael Gallardo.

La crise des finances publiques dans les pays périphériques à la zone euro n'est pas terminée que ce soit en Grèce, en Irlande ou au Portugal. Qui plus est, la situation en Espagne et en Italie demeure fragile. La France sera plus examinée en 2011 dans les perspectives des prochaines élections présidentielles.
Ainsi selon le stratégiste d'AXA IM, nous ne devrions pas atteindre un niveau de parité dangereux pour la croissance européenne, autrement dit nous ne devrions pas dépasser les 1,45.

Cette observation est partagée par Vincent Chaigneau et Thierry Breton. Pour le responsable de la recherche taux de la Société Générale, au-delà du risque souverain qui devrait revenir sur le devant de la scène au début de l'année 2011 dans un contexte de croissance molle, et du fait des plans de rigueur annoncés, c'est aussi le risque bancaire qui a vocation à s'accentuer. «Selon un récent rapport du FMI, les banques seront contraintes dans les deux années à venir à remplacer 4 trillions de dollars de dette, dont 2 trillions de dollars en Europe. Parallèlement les nouvelles dispositions réglementaires de Bale III imposent à moyen terme des contraintes de liquidités qui militent pour une réduction de l'écart entre la duration des actifs et la duration des passifs. Les banques devront en d'autres termes moins dépendre de leur financement à court terme et plus dépendre de leur financement à long terme.». Ainsi la Société Générale voit un euro revenir dans le courant de l'année prochaine à 1,30. Qui plus est, on ne peut exclure que la BCE fasse marche arrière à un moment ou à un autre dans sa stratégie de sortie de sa politique monétaire non conventionnelle.

Pour l'ancien ministre des finances notre euro ne reflète pas dans sa valeur la réalité de l'économie européenne et nous finirons par nous en rendre compte tôt ou tard. «Si nous considérons l'Europe à 27, nous sommes la première économie mondiale en termes de dette. Nous portons sur notre dos la première dette mondiale devant les Etats-Unis.
S'agissant des membres de la zone euro, le taux d'endettement par rapport au PIB va à partir de 2011 va dépasser les 90% fatidiques. Les études empiriques, économiques et historiques ont montré qu'au-delà de ce seuil la croissance potentielle risquait de baisser substantiellement pendant quelques années. La fragilité de la zone euro réside dans le niveau d'endettement et l'incapacité pour certains Etats membres de se refinancer sur les marchés. Les chinois interviennent certes en Grèce. Mais nous parlons de dizaines de milliards d'euros. A partir de 2013, la France va devenir le premier pays émetteur de dette en euro devant l'Allemagne. Et l'Europe du Sud devra également augmenter massivement ses émissions».

Enfin, selon James K. Galbraith, professeur à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, ce ne sont pas les fragilités structurelles de la zone euro qui «sauveront» l'euro, mais une nouvelle phase de la crise financière. «Nous sommes en train de constater aux Etats-Unis que nous n'avons pas les moyens juridiques d'obliger une grande partie de la population de payer les hypothèques ni de les expulser de leur maison s'ils ne paient pas. Les hypothèques ont été créées de manière irrégulière et par le biais de la titrisation, si bien que nous ne savons pas qui détient vraiment ces hypothèques. Les cours de justice et les banques sont contraintes d'arrêter les procédures d'expulsion. Cela pourrait générer une nouvelle phase de la crise financière en obligeant les autorités nationales à reconnaitre les pertes actuelles sur les hypothèques et les titres basés sur les hypothèques».

Tant que la crise financière n'est pas terminée, il est fort à parier que le dollar restera sur le moyen et long terme une valeur refuge. La fuite vers la qualité jouera en faveur d'un renforcement du dollar et d'une baisse concomitante de l'euro.

Imen Hazgui

Publié le 14 Octobre 2010