Espace International - News, articles, interviews et dossiers

La politique menée par la Fed est excessivement risquée

La politique menée par la Fed est excessivement risquée

(Easybourse.com) En moyenne sur les 2 derniers mois, l'inflation sous-jacente américaine est tombée à son plus bas niveau historique et le chômage est au plus haut. Les profits sont là mais le déclenchement investissements-emplois est quasiment absent. Le cercle vertueux n'est pas créé. La confiance des ménages est de ce fait dernièrement ressortie en baisse. Près de 60% des ménages anticipent que l'économie va de nouveau se contracter d'ici à 5 ans. Face à cette situation, pour donner de l'oxygène à une économie américaine asphyxiée, la Fed a décidé de mettre les bouchées doubles afin d'éviter à tout prix la double récession et la déflation quelles qu'en soient les conséquences par ailleurs.

Interview de Etienne  Gorgeon

Interview

Etienne Gorgeon

Directeur de la gestion taux

Edmond de Rothschild

Interview de Etienne  Gorgeon

Interview

Etienne Gorgeon

Directeur de la gestion taux

Edmond de Rothschild

A lire également l'article :"La politique monétaire de la Fed pousse-t-elle au crime? "

La Fed a ainsi opté pour une réactivation de sa politique de «quantitative easing», autrement dit sa politique d'injection de liquidités. Les précisions sur les modalités de déploiement de cette politique ont été apportées mercredi soir. 600 milliards seront infusées dans un premier temps d'ici à la fin du deuxième trimestre de 2011 à raison de 75 milliards par mois par le rachat de titres d'Etat.

Si les bénéfices de cette politique sont clairement annoncés, les risques sous-jacents sont tus alors qu'ils existent et qu'ils pourraient amener à une situation catastrophique, bien pire que celle que nous connaissons actuellement.

Des bénéfices affichés

Tout d'abord par cette politique la crédibilité de la Fed s'en trouve renforcée. «La décision prise par la Fed est pertinente et arrive au bon moment» admet Pierre-Henri Burlisson, responsable de la gestion taux chez Groupama AM.
Même si leurs niveaux de réserve sont déjà très élevés, l'injection de liquidités facilite la vie des banques et peut leur donner envie de relancer la machine de crédit. En outre, cette injection permet de garder les taux à un niveau bas ce qui peut également donner envie aux ménages et aux entreprises de demander davantage de crédit. «La consommation américaine est en berne  principalement liée au risque immobilier résidentiel et au désendettement des ménages au détriment de la consommation. Plus les taux d'intérêt sont bas, plus les américains auront de l'air et seront incités à se refinancer à moindre coût», explique Mr Burlisson.

Cette politique affaiblit le dollar et stimule ainsi l'activité économique

Cette injection a surtout un impact majeur sur le dollar en faisant s'effondrer les taux courts américains et par voie de conséquence le cours du billet vert. En l'espace de deux semaines le dollar a perdu 2% par rapport à l'euro, sur les  quatre dernières semaines le dollar a perdu près de 4%. Cet affaiblissement de la devise américaine a un effet favorable sur l'activité économique via une amélioration de la compétitivité.

L'accroissement de monnaie a par ailleurs des répercussions sur les prix et permet ainsi de lutter contre le risque d'une déflation très redoutée. «Si nous comparons la courbe de l'inflation sous jacente (hors prix d'énergie et prix alimentaire) établie par la Fed de San Francisco et celle du Japon entre 1990 et 1999, on s'aperçoit qu'elles se ressemblent étrangement» indique Philippe Delienne, président de Convictions AM. Or, la déflation n'est pas du tout une configuration ancrée dans les gênes des américains. Si ces derniers sont amenés à anticiper une baisse des prix pour l'avenir, alors les comportements peuvent s'avérer dangereux pour l'économie américaine. «Un cercle vicieux résidant dans un report des achats à plus tard ad vitam eternam risque de se mettre en place. Bernanke est un expert sur le sujet. Il a fait toutes ses études sur la crise de 1929 et la déflation japonaise. Il a une vue très forte sur la  manière d'éviter cette spirale déflationniste» précise Etienne Gorgeon, directeur de la gestion taux et crédit au sein de Edmond de Rothschild Investment  Managers.

Des risques démesurés

Le bilan de la Fed s'élève actuellement à 1700 milliards de dollars. Avec ces 600 milliards supplémentaires, on arrive à 2300 milliards de dollars. Et il n'est pas impossible que nous allions plus loin. La banque d'affaires Goldman Sachs a ainsi estimé que 2000 milliards de dollars (soit 1400 milliards supplémentaires) seraient nécessaires. «Si les anticipations sur l'évolution des prix futurs n'étaient pas au niveau fixé, c'est-à-dire autour de +2% par an, alors il n'est pas improbable que la banque centrale injecte davantage de dollars, jusqu'à ce qu'il y ait un problème de crédibilité au regard du marché» concède Mr Gorgeon.

Pour ce dernier, la décision qui a été prise est une décision quelque peu

La décision de la Fed est une décision désespérée, celle du dernier recours

désespérée, celle du dernier recours à l'instar d'une personne malade pour qui tous les médicaments administrés n'ont pas fonctionné et qui est alors prêt à tenter n'importe quoi quel qu'en soient les séquelles. «Ceci étant, lorsqu'on gère 300 millions de personnes et la première puissance économique mondiale qui a un impact sur le reste de l'économie mondiale, en principe on ne « tente » pas une solution dont on ne mesure pas les effets secondaires» note le responsable d' Edmond de Rothschild. 

Des économistes à l'instar de Mr Martin Feldstein mais aussi des responsables  de la Fed tels que Mr Hoenig qui a voté contre la politique menée n'ont pas hésité à tirer la sonnette d'alarme convaincus que les bénéfices découlant de cette politique seront moins importants que les dégâts collatéraux qu'elle entrainera. Trois principaux risques sont à ce stade identifiés : le risque d'une création de bulles spéculatives, le risque d'une hyperinflation et le risque d'une guerre des monnaies. 

Une création de bulles spéculatives

La politique menée par la Fed revient à combattre un mal par un autre mal

Pour les contestataires, la politique menée par la Fed revient à combattre un  mal par un autre mal, avec des instruments qui nous ont jetés dans le chaos en 2008. «La crise a été engendrée par un surcroit de dette qui a entrainé la formation d'une bulle qui a finit par éclater. Aujourd'hui la Fed lutte contre une faiblesse de croissance en injectant massivement de la liquidité susceptible de créer de nouveau des bulles». Les taux sont excessivement bas. Les  investisseurs sont à la recherche de rendements de plus en plus importants dans un environnement où les perspectives de rendements sont de plus en plus faibles. Les taux à 10 ans allemands sont à 2,45% alors qu'ils étaient à plus de 3%. Il n'est pas impossible qu'ils tendent vers 1,5%. Pour faire de la performance actuellement sachant qu'il y a eu pas mal de performance en 2009 et 2010, les choix ne sont pas très nombreux. L'abondance de liquidité fait courir le risque de voir une ruée sur des segments d'actifs au-delà des fondamentaux tels que l'immobilier coté, l'or, le coton, les obligations de crédit high yield ou obligations
des pays émergents.

Vers une hyperinflation...

Sur le plan de l'inflation, on peut se demander si nous ne sommes pas en train de créer une bombe à retardement, une situation pernicieuse qui nous réexplosera à la figure. «Il n'est pas impossible que la Fed se soit trompée sur la quantité, et il est alors envisageable que nous passions rapidement d'un environnement a faible inflation a une hyperinflation. Nous sommes dans un environnement qui justifie une politique monétaire accommodante, mais peut être pas une politique aussi accommodante que celle qui a été décidée. L'inflation n'est pas 0, elle se situe autour de 1. Qui plus est l'économie américaine est l'une des économies les plus sensibles aux mouvements de taux du fait les emprunts sont faits majoritairement à taux variable» développe Etienne Gorgeon.

Mr Burlisson tient cependant à nuancer ce risque «quand on est sur une inflation très basse et que l'on craint une situation de déflation, remettre de la pression inflationniste ne peut pas être considéré comme pervert. Par ailleurs imaginer que l'on va passer de risque de déflation à inflation galopante supposera que l'on soit d'abord passé par une croissance économique au dessus du potentiel et une inflation au dessus de l'objectif de la Fed». Par  conséquent le risque d'aboutir à une trop forte inflation existe bel et bien mais n'est pas pour maintenant. 

D'aucuns s'interrogent ce faisant sur le caractère problématique de cette

L'hyperinflation peut avoir des effets néfastes sur la croissance

inflation. Celle-ci permettrait d'une certaine manière de réduire la dette américaine. Mais à quel coût ? Les perdants ne seront-ils pas plus nombreux
que les gagnants ? «Si l'on créé de l'inflation simplement en augmentant les prix consécutivement à de la spéculation sur les marchés, et non en générant
de l'activité qui va entrainer un surcroit de salaires, cela peut avoir des effets néfastes sur la croissance puisque cette inflation supposera une perte de pouvoir d'achat pour les ménages américains
» commente Etienne Gorgeon.

De ce point de vue les anticipations d'inflation qui se dessinent sur le marché des obligations indexées sur l'inflation ne sont peut être pas une bonne nouvelle. Ceux qui considèrent ces anticipations comme une bonne chose
regardent dans la mauvaise direction.

Une guerre des monnaies déclarée


Enfin, par la politique qui est menée, les Etats-Unis s'inscrivent dans une position isolée qui peut laisser place à une montée du protectionnisme et à une guerre des monnaies. Alors qu'au début de la crise toutes les banques centrales

Cette politique agressive des changes pourrait se traduire par une défiance à l'égard des Etats-Unis

parlaient d'une seule voix, on a eu tendance ces derniers temps à les entendre parler de manière isolée. La Fed a estimé de son côté que la situation était  moins bien que prévue et qu'il fallait alors reprendre la politique de quantitative easing. A contrario, la BCE a considéré que la situation était meilleure que prévue et qu'il fallait maintenir le statut quo. Une inquiétude réside dans le fait d'aller de plus en plus loin dans la séparation de la coopération entre les banques centrales. «Les dangers sont alors des réponses nationales au lieu de réponses mondiales, la séparation entre l'émission des dettes nationales et la détention de ces mêmes dettes, l'accentuation d'une guerre des monnaies» fait noter Pierre-Henri Burlisson.

Un des risques réside alors dans le fait que les autorités politiques et monétaires américaines perdent le contrôle de cette guerre. Si le dollar reste la devise internationale, pour autant des menaces planent à l'horizon. 
Le président Obama a été affaibli par les dernières élections. l'essor des pays émergents et en particulier de la Chine plaide pour une diversification des réserves de changes. L'Europe ne voit pas d'un très bon œil la forte montée de l'euro par rapport au dollar. Cette politique agressive des changes pourrait se traduire par une défiance à l'égard des Etats-Unis. Pour le moment l'Europe apparait comme désarmée mais si les choses continuent de se dégrader excessivement, il y a de fortes chances qu'elle réagisse.

Imen Hazgui

Publié le 05 Novembre 2010