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Le Brésil pris dans la tourmente de la crise financière

Le Brésil pris dans la tourmente de la crise financière

(Easybourse.com) Depuis quelques semaines, les signaux d'alarme se multiplient. Mauvais chiffres de l'emploi aux Etats-Unis, doutes sur le lancement du nouveau plan de sauvetage de l'économie grecque, recul de la production industrielle au premier semestre dans la zone euro, croissance revue à la baisse dans la plupart des pays du monde. Le "double-dip" tant redouté au plus fort de la crise, en 2008-2009, est en train de devenir réalité. Le Brésil, huitième économie mondiale et cinquième pays de la planète par sa population semble lui aussi pris dans la tourmente.

Interview de Alfredo Valladao

Interview

Alfredo Valladao

Président

Conseil consultatif de European Union-Brasil

Journées Mondiales de la Jeunesse et Coupe des confédérations de football en 2013, Coupe du monde de football en 2014, Jeux Olympiques de Rio de Janeiro, en 2016… jusque là, le Brésil avait le vent en poupe.

Juin dernier, l'agence de notation Moody's annonçait relever d'un cran la note attribuée à la dette souveraine du Brésil.
Le ministre du travail brésilien, Carlos Lupi, se félicitait que l'économie brésilienne génère 1,17 million de nouveaux emplois entre janvier et mai. Tous les secteurs semblant profiter de la vague, et tout particulièrement les services, la construction et l'agriculture.
L’objectif de créer trois millions de nouveaux emplois sur l'ensemble de l'année était alors confirmé.

Depuis…la donne a quelque peu changé.

Des signes d’affaiblissement

«Le Brésil va beaucoup moins bien qu'on ne le pense» indiquait vendredi dernier Jacques Attali dans un entretien accordé à Challenges.

Mercredi 31 août, contre toute attente, la banque centrale brésilienne a décidé d’abaisser son taux directeur de 12,5% à 12%. Cette diminution peut de prime abord sembler anodine. Toutefois, cette baisse fait suite à cinq relèvements consécutifs depuis janvier de 175 points de base au total. C'est, en somme, la première baisse de taux au Brésil depuis juillet 2009.
Les vingt analystes interrogés par Reuters prévoyaient que le taux resterait inchangé. Les investisseurs n'avaient pas non plus anticipé cette action.

Le fort ralentissement des économies développées, probablement plus long que prévu est la principale explication donnée par les autorités monétaires brésiliennes pour justifier une telle intervention.
Selon un sondage cité vendredi dernier par le Wall Street Journal, six spécialistes sur dix estiment en effet qu'une nouvelle récession interviendra dans les 18 prochains mois.

Cette nouvelle récession ne sera pas sans incidence sur l'économie brésilienne via le ralentissement du commerce mondial et la contraction du crédit. D’ailleurs, le commerce de marchandises entre les principales économies de la planète a déjà fortement ralenti au deuxième trimestre de 2011. Globalement, les importations des pays du G7 et des « BRICS » (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) n'ont augmenté que de 1,1 % pendant la période avril-juin par rapport au trimestre janvier-mars, durant lequel elles avaient progressé de 10,1 %. La croissance des exportations a suivi une trajectoire similaire, revenant à 1,9 % contre 7,7 % au premier trimestre.
"Nous devrions clôturer 2011 avec une croissance du PIB proche de 4% [contre 5% initialement]", a ainsi affirmé la semaine dernière le ministre brésilien des Finances. La banque Morgan Stanley table, de son coté, sur 3,7%, de croissance en 2011 et 3,5% en 2012 .

Le Brésil avait atteint en 2010 son taux de croissance le plus élevé des 24 dernières années -à 7,5%. Autant dire que le gap est grand.

D’après l'Institut brésilien de géographie et statistiques (Ibge), le produit intérieur brut (PIB) du Brésil aurait progressé de 0,8% au deuxième trimestre par rapport au trimestre précédent, confirmant ainsi le ralentissement de la croissance de l'économie brésilienne.

L’indice de confiance des entrepreneurs industriels a, de ce fait, rechuté en août après deux mois de stabilité.

Au-delà de ce ralentissement de la croissance économique découlant d’un essoufflement de la croissance mondiale, le Brésil doit mener de front trois importants combats sur le plan interne : une poussée de l’inflation, une forte appréciation du réal, et une augmentation des impayés de crédit.

«L’inflation est sans doute la principale préoccupation des autorités à l’heure qu’il est » signale Alfredo Valladao, président du Conseil consultatif de European Union-Brasil.
Cette inflation est attendue à 6,3% pour 2011, au-dessus de l'objectif de 4,5% fixé par la banque centrale et ses 2% de marge de tolérance. Pour juguler cette inflation, hormis la hausse continue du taux d’intérêt par la banque centrale, une des premières décisions prises par la nouvelle présidente Dilma Rousseff a été de mettre en œuvre un plan d’austérité de 30 milliards de dollars.

Au-delà de la suspension des recrutements de fonctionnaires, de la réduction drastique des frais de voyage, ou de l’interdiction pour les administrations d'acquérir de nouveaux véhicules ou de nouveaux locaux… ce plan a eu pour effet de limiter la hausse du salaire minimum qui concerne 27 millions de brésiliens actifs et la hausse de la pension minimum qui intéresse 18,5 millions de retraités. Cette dernière plafonne ainsi à 540 ou 545 reais (237 à 239 euros).

Le réal brésilien a touché fin juillet son plus haut niveau depuis 1999 face au dollar. La force du réal n’a pas été sans incidence sur l'industrie brésilienne et les exportations. «Ces incidences ont entrainé un vif mécontentement de la part des industriels brésiliens qui se sont soulevés pour demander au gouvernement de défendre l’industrie nationale» constate Alfredo Valladao.
«Le problème du change ne sera résolu que lorsqu'il y aura une relance des pays riches, ce qui va prendre pas mal de temps, d'après les informations que nous avons », a dernièrement déclaré le ministre des Finances, Guido Mantega. Pour ce dernier, les « prévisions pessimistes » sur l'économie des Etats-Unis font notamment redouter que ce pays continue à mener une « politique monétaire expansionniste » pour faire face à la crise.

Boom de la consommation, hausse des crédits impayés

Le Brésil connait une forte montée de la classe moyenne, avec 20 millions de nouveaux entrants au cours des cinq dernières années. Soit en dix ans, 40 millions de nouveaux consommateurs.

Ces nouveaux consommateurs boostent des secteurs phares comme l’automobile ou encore l’hôtellerie.
Le marché brésilien (voitures, véhicules utilitaires légers, poids lourds) a augmenté de 4,7 % en août, à 327 393 unités, et de 8 % sur huit mois, à 2,37 millions d’unités, indique la Fenabrave (association des concessionnaires).
Selon une étude du cabinet Jones Lang LaSalle, la moyenne d'occupation des chambres d’hôtel s'est élevée à 68% (72% pour le segment économique), et les recettes par chambre ont augmenté de 17% par rapport à l'année précédente.

Cette consommation qui représente 60% du PIB national est cependant alimentée par un recours massif aux crédits. « Tout s’achète à crédit au Brésil. Il est rare que les brésiliens achètent des biens cash. Or, le consommateur brésilien n’est pas averti du risque de crédit à terme » commente Charles-Henry Chenut.
Si bien que les défauts de crédit personnel ont grimpé de 22% au premier semestre de cette année, soit la plus forte hausse en neuf ans. «Il est nécessaire d’accompagner ce mouvement d’indicateurs, d’avertisseurs, de formations culturelles pour ne pas avoir d’effet en retour comme on a pu le constater dans l’immobilier américain » alerte M Chenut.

Imen Hazgui

Publié le 06 Septembre 2011