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Doit-on avoir peur de la Chine cette année ? L'avis de cinq experts sur le pays

Doit-on avoir peur de la Chine cette année ? L'avis de cinq experts sur le pays

(Easybourse.com) Face au ralentissement prononcé de la croissance chinoise depuis plusieurs mois et à la multiplication des défauts de remboursement de sociétés chinoises, les interrogations foisonnent au sujet de la solidité financière de la Chine. Nous avons souhaité recueillir les avis d'experts sur le pays afin d'en savoir davantage. Ce sont trois gérants chinois de compagnies renommées : Chi Lo, stratégiste senior spécialisé sur la Chine au sein de BNP Investment Partners ; Xinghang Li, gérant actions marchés asiatiques chez OFI Asset Management et Xing Hu, responsable de la gestion actions chinoises chez Edmond de Rothschild Asset Management. Nous avons également sollicité deux spécialistes du sujet occidentaux : Frédéric Rollin, conseiller en stratégie d'investissement chez Pictet & Cie et Michel Aglietta conseiller au Centre d'Études Prospectives et d'Informations Internationales.

Interview de Chi Lo,

Interview

Chi Lo,

Stratégiste Senior

BNPP IP

Interview de Xinghang  Li,

Interview

Xinghang Li,

Gérant actions marchés asiatiques

OFI Asset Management

Pour l’ensemble des intervenants, le boom du crédit de ces cinq dernières années a laissé des séquelles au sein de l’économie du pays. Depuis 2009, la Chine a généré en nouveaux crédits l’équivalent de la taille de l’ensemble du système bancaire américain. Selon l’agence Fitch, alors qu’elle représentait 130% du PIB en 2008, la dette totale du pays s’élève à présent à 220% du PIB. L’essentiel du nouveau flux de financement a été fourni en dehors du système bancaire traditionnel. Si bien que le « shadow banking système » renferme désormais 36 800 milliards de yuans , soit 68% du PIB.

Pour autant tous s’accordent à penser que le dérapage ne sera pas au rendez-vous cette année. La croissance devrait se renforcer. La capacité démontrée des autorités à maitriser les problèmes dès leur apparition devrait suffisamment rassurer les investisseurs pour les amener à revenir sur les actions chinoises en seconde partie d’année.

Un assainissement nécessaire mais maitrisé

Les défauts de paiement qui sont apparus depuis le début de l’année sont voulus par les autorités chinoises pour une meilleure discipline sur le marché du crédit. « Ces défauts visent à empêcher l’existence d’un aléa moral qui pousserait les ménages chinois à penser qu’une garantie publique sera apportée quelque soit le risque pris dans l’investissement d’un produit donné » souligne Frédéric Rollin.

Le secteur bancaire a les reins les suffisamment solides pour encaisser ces défauts. Les banques chinoises sont dans une situation confortable. Elles ont engrangé de très importants profits depuis le déploiement du plan de stimulation de 2009. Le taux d’épargne avoisine 50% du PIB et la liquidité se trouve pour l’essentiel placée dans les grandes banques.
Les banques chinoises ont, de plus réuni, d’abondantes provisions pour pertes. «Au milieu de 2013, celles-ci étaient trois fois supérieures aux prêts non performants de l’époque. Il est très vraisemblable que ces prêts non performants vont augmenter significativement et absorber quasiment toutes les provisions » note Michel Aglietta.
La question est de savoir si les banques pourront passer le cap seules en puisant dans leur capital ou si le gouvernement devra injecter de la liquidité à l’instar de la crise bancaire de 1998-2002. « Selon les grandes banques d’affaires, la probabilité que les prêts non performants qui étaient de 0,3% du PIB à la mi-2013 remonte à 7%, proportion à laquelle les banques ne pourraient plus faire face à leur obligation, est infime, soit de 5% » indique l’économiste du CEPII.

Le cas échéant, l’Etat dispose des moyens nécessaires et suffisants- 3800 milliards de dollars de réserves de change- pour venir en aide au secteur bancaire. « Il y a une pleine conscience qu’une ligne rouge ne doit pas être dépassée. Cette ligne rouge a même été avancée. Il était auparavant question d’éviter à tout prix un problème étatique. L’impératif est à présent d’éviter tout problème régional», précise Xing Hu. « Des renflouements et des recapitalisations auront lieu pour éviter l’enclenchement d’un phénomène d'entraînement défavorable qui conduise à la panique. Le pays a les moyens d’agir, grâce à ses 3800 milliards de dollars de réserves de change. Le déficit budgétaire reste relativement raisonnable si l’on considère par comparaison les critères de Maastricht » renchérit Frédéric Rollin. « L’identification des points de fragilité devrait permettre d’étouffer les difficultés lorsqu’elles apparaissent et d’éviter un phénomène de contamination » corrobore Michel Aglietta.

La Chine a du temps devant elle pour rectifier le tir. « Une des difficultés que peut avoir un pays face à un ralentissement prononcé de son boom du crédit est liée à sa dépendance au financement externe. Celle ci est très faible en Chine dans la mesure où le pays est très exportateur et créditeur vis-à-vis du reste du monde. Il y a peu de risque de voir les investisseurs internationaux menacer la Chine de ne plus lui prêter. La Chine a donc du temps pour régler ses problèmes » relève le conseiller de Pictet. « De plus il y a en Chine un contrôle des capitaux très puissant qui empêche la fuite des capitaux. Le problème se réglera à l’intérieur. Il n’y a pas de crise systémique possible au niveau international » assure le conseiller du CEPII.

Des facteurs porteurs pour le marché actions


Non seulement aucune dérive ne devrait se matérialiser dans le pays, mais en plus le marché des actions devrait finir par prendre du galon. Plusieurs facteurs de soutien sont mis en évidence. En premier lieu, des valorisations attractives. « Les actions chinoises sont largement sous valorisées aujourd’hui. Le PE est à environ 10, contre 15 pour les actions internationales et 11 pour les actions émergentes. Cette configuration amène à penser que les investisseurs ont déjà intégré de nombreuses mauvaises nouvelles» informe Frédéric Rollin.

Les flux devraient aussi constituer un paramètre favorable. « Les flux sont devenus positifs pour l’ensemble des marchés émergents depuis trois semaines alors qu’ils étaient négatifs pendant 23 semaines consécutives. La Chine devrait profiter du retour graduel des investisseurs » observe Xing Hu.

A ces premiers éléments s’ajoute l’amélioration de la macroéconomie qui devrait conduire à une progression des profits. La reprise devrait être alimentée par l’embellie de la conjoncture au sein de l’Europe et aux Etats-Unis, par des mesures de relance budgétaire supplémentaires et par la poursuite du financement par crédit. « Il y encore une marge de manœuvre pour procéder à d’autres plans. Le gouvernement a à l’esprit le risque important d’avoir des projets d'infrastructures peu rentables, dont la seule finalité aura été de créer par leur construction un peu de croissance » argue Frédéric Rollin. Les dépenses devraient donc être plus ciblées et porter plus de fruits. « Plusieurs réformes devraient empêcher un « credit crunch » pour l’économie, en particulier le développement du marché obligataire et l’incitation de banques étrangères de s’associer à des banques chinoises secondaires pour prêter à des PME locales » allègue de son côté Michel Aglietta.

La dévaluation du yuan de 2,8% contre le dollar depuis le début de l’année a vocation à permettre aux entreprises chinoises de maintenir leur compétitivité parallèlement à la forte dépréciation d’autres grandes devises de pays émergents. « Nous pourrions encore avoir un fléchissement du cours du yuan d’environ 2% additionnels au deuxième trimestre » subodore Michel Aglietta.
Les profits devraient enfin être aidés par la diminution du coût de financement des entreprises les plus risquées. « En 2013, le taux d’emprunt proposé par les trusts aux sociétés chinoises les plus à risque était compris entre 15% et 20%. En ce mois de mars, la fourchette est plutôt de 10% à 15%. Elle pourrait évoluer en fin d’année entre 10% et 15%. La réduction de la cherté des crédits octroyés a vocation à avoir un effet favorable sur les bénéfices des entreprises concernées » explique Xinghang Li.

La reprise de la macroéconomie conjuguée à l’aptitude affichée par les autorités à gérer sans débordement les défauts successifs devrait conduire à une baisse de la prime de risque. « La prime de risque devrait se résorber à mesure que les autorités démontreront leur capacité à maîtriser le crédit sans décélération brutale de la croissance. A force de voir les défauts être vite gérés et ne pas provoquer de contrecoups, les investisseurs finiront par croire qu’un atterrissage en douceur est possible et seront enclins à revenir » suppute le conseiller de Pictet.

Parce que la politique du crédit doit continuer à être assainie, il est fort probable que la Chine conservera une politique monétaire resserrée. « La Banque centrale sera dans une attitude attentive face à un ralentissement plus fort que prévu de l’économie. Elle interviendra seulement en cas de besoin » pressent Frédéric Rollin. « Certains tablent sur une baisse du taux de réserves obligatoires. Je ne suis pas convaincu que cela sera le cas. Une baisse de 50 points de base n’aurait pas grand effet. A l’inverse, une diminution de 100 point de base supposerait que les autorités publiques ont laissé l’économie se dégrader de manière marquée, ce qui me parait peu plausible » analyse Xing Hu.

D’autres catalyseurs techniques devraient aider le marché des actions chinoises à retrouver de l’élan. « Il y a quelques jours, la Bourse de Shanghai et la Bourse de Hong Kong ont fait une déclaration commune selon laquelle les investisseurs hong kongais seraient autorisés à acheter librement des actions sur le marché local de la Chine et les investisseurs chinois pourraient également acquérir des actions cotées sur le marché de Hong Kong d’ici 6 mois. Or si l’on considère les valorisations des actions à la fois cotées sur le marché de Hong Kong et de Shanghai, on dénote une décote comprise entre 15% et 30% sur le marché de Shanghai concernant les valeurs bluechips (ndlr : grandes capitalisations). La mise en œuvre de ce dispositif prévue dans six mois devrait donc profiter à ce dernier marché » remarque Xinghang Li.

Un deuxième facteur technique propice est lié à l’intégration dans l’indice MSCI Emerging markets des actions chinoises cotées sur le marché domestique, autrement dit dans le compartiment A. « L’agence MSCI doit indiquer le 14 juin prochain quand et dans quelle mesure elle envisage ce processus d’inclusion. Il est alors possible que la date arrêtée, sous certaines conditions, soit juin 2015 » annonce Xinghang Li. Si la nouvelle va dans ce sens, les investisseurs pourraient alors décider d’anticiper les effets que pourraient induire ce changement dans les fonds émergents qui suivent le benchmark. «A ce jour, l’indice ne contient aucune action cotée sur le compartiment A. Il suffit qu’il incorpore un petit pourcentage de ces actions en son sein pour que la donne soit véritablement changée ».

« Le processus de privatisation de certaines entreprises publiques devrait en outre atténuer la fragmentation du marché entre actions A et actions B, conduire à une plus vive animation du marché et inciter à plus d’introductions en bourse. La volonté est exprimée par l’Etat de doubler le taux de dividende des entreprises publiques » complète Michel Aglietta.

Une performance à deux chiffres pourrait être au rendez-vous. « La baisse a été très forte. La reprise économique au second semestre alors que les anticipations sont plutôt pessimistes pourrait amener à un tel rebond » atteste Michel Aglietta.
Selon Xing Hu et Xinghang Li, cette performance pourrait même monter à 30%. Chi Lo se montre un peu plus modéré et pronostique une performance entre 5% et 10% par rapport à 2013.

Parmi les secteurs qui devraient le plus tirer leur épingle du jeu figurent les secteurs qui s’adressent à la consommation domestique (le tourisme, l’éducation, les services médicaux, les télécoms, l’assurance), les secteurs liés à l’environnement et les industries liées à l’urbanisation, comme les équipements, les métaux et le verre. Xing Hu a dernièrement ajusté son allocation au profit des sociétés liées au ciment et au chemin de fer (TGV et construction).

A lire également l'interview de Hervé Liévore, stratégiste senior spécialisé sur la Chine chez HSBC Global Asset Management :
"Les autorités chinoises auraient-elles perdu le contrôle de la deuxième puissance économique mondiale ?"


Imen Hazgui

Publié le 15 Avril 2014