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L'Allemagne fera-t-elle couler la zone euro ?

L'Allemagne fera-t-elle couler la zone euro ?

(Easybourse.com) La croissance en Allemagne s'est significativement détériorée depuis le deuxième trimestre de cette année. Des statistiques très préoccupantes ont été publiées pour le mois d'août concernant les commandes et la production industrielle d'une part et les exportations d'autre part. Des indicateurs avancés ont par ailleurs fait état d'une dégradation du sentiment de confiance de la part des entreprises et des consommateurs allemands. Les chances de voir une récession ?'technique'' se dessiner à l'issue du mois de septembre sont fortes. La question est alors celle de savoir si cette récession aura bien lieu, si celle-ci sera durable, et si elle sera susceptible de faire sombrer davantage la zone euro dans le marasme économique qu'elle connait.

Interview de David Benamou

Interview

David Benamou

Président

Axiom Alternative Investments

La croissance  allemande a reculé de 0,2% sur une base trimestrielle au deuxième trimestre 2014 en grande partie du fait de l’hiver doux qui a vivement soutenu l’activité au premier trimestre de l’année. Une baisse du PIB de 0,1% n’est pas exclue pour le troisième trimestre. Dans ce cas, l’Allemagne entrerait dans une récession technique pour la troisième fois depuis 2008. Une récession dont elle aurait des difficultés à sortir étant donné le manque de puissance de ses trois moteurs que sont les exportations, la consommation et l’investissement. D’aucuns estiment alors que ce sera surtout cette dernière composante qui permettra à l’Allemagne de finir par regagner de l’élan.

Grand symptôme du ralentissement de l’Allemagne : la mise à mal de la production industrielle

La production industrielle de l’Allemagne s’est contractée de 4% au mois d’août, sa plus forte baisse depuis janvier 2009. Celle-ci est attendue en contraction de 0,8% sur l’ensemble du troisième trimestre.

La suite des évènements ne devrait pas être très réjouissante.

L’apaisement des tensions géopolitiques aurait dû, logiquement conduire à un rebond des indicateurs avancés. Or l’indice IFO- réalisé sur la base d’une enquête menée auprès de 7000 entreprises exerçant leur activité dans les services, l’industrie, la vente au détail, la vente en gros. Ce dernier indice a continué à reculer en octobre pour le sixième consécutif, décevant les attentes du marché. Il a ainsi atteint son plus faible niveau depuis décembre 2012, à 103,2. Compte tenu de l’écart qui existe entre les évaluations des conditions actuelles et celles des conditions futures, cet indice a vocation à continuer à fléchir. « L’indice PMI du secteur manufacturier de l’Allemagne a progressé à 50,3 en septembre et 50,7 en octobre suggérant une expansion mais les indices PMI n’ont pas été très fiables pour annoncer l’évolution de l’activité sur une base trimestrielle récemment » signale Evelyn Herrmann, économiste au sein de la BNP.

L’industrie représentant 25% de la valeur ajoutée de l’Allemagne, la décrue de la production industrielle devrait avoir un effet indubitable sur la variation du PIB.

Atonie des exportations

Un des principaux facteurs explicatifs de la forte diminution de la production industrielle est à rechercher du côté des exportations. La production industrielle allemande suit traditionnellement l’état du commerce mondial. Début 2014, la croissance de cette production industrielle a dépassé la croissance des échanges commerciaux de l’Allemagne, les entreprises allemandes ayant souhaité se préparer pour une plus importante demande de l’extérieur par la constitution de stocks importants. Le volume des exportations escompté n’ayant pas été au rendez vous- un repli de 5,8% a été même enregistré en août, le plus marqué depuis janvier 2009- il a donc fallu puiser dans ces stocks ce qui a freiné l’activité.
Ces exportations qui continuent à compter pour 50% du PIB ne devraient pas reprendre du gallon dans les mois à venir.

Affaiblissement de la consommation

La solidité du marché de l’emploi est cruciale pour la consommation intérieure. Jusque là, le marché du travail étant tendu, les embauches se sont poursuivies de manière robuste, même si essentiellement dans les petits emplois, et les négociations collectives avec les syndicats ont mené à une augmentation de 3% des salaires cette année. Cela a contribué à alimenter une consommation soutenable. Ce d’autant plus que l’inflation est descendue sous les 1%, redonnant du pouvoir d’achat aux ménages.
Toutefois, l’assombrissement des perspectives économiques a eu des répercussions néfastes sur le sentiment du consommateur allemand. L'indice de consommation de l'institut GfK a perdu 0,3% au mois d'octobre pour s'établir à son plus bas niveau.
Les tensions géopolitiques avec la Russie, les discussions sur le risque de perturbation dans l’approvisionnement en gaz et l’hiver froid qui est annoncé sont d’autres éléments qui alimentent les craintes des consommateurs. La taxation progressive a par ailleurs amoindri les revenus disponibles, seulement en hausse de 1,5% en termes réels.
Tout porte à croire que la consommation aura du mal à croitre plus vite dans les mois à venir.

Utilité limitée de la BCE

Jusqu’à présent, les réponses de la zone euro, et notamment de la BCE, à la crise économique et financière, ont fait une large place à des mesures visant à baisser les taux d’intérêt et à remédier à l’insuffisance de l’offre de crédit. Or ces réponses, qui ont permis de soulager les difficultés de certains pays « périphériques » paraissent moins directement adaptées au cas allemand. « L’Allemagne n’est pas confrontée à un problème d’offre insuffisante de crédit et encore moins à des taux d’intérêt trop élevés : le Trésor allemand emprunte à un taux négatif au moins jusqu’à 3 ans » remarque Tristan Perrier, stratégiste chez Amundi.
Un programme de quantitative easing souverain qui permettrait d’écarter durablement les pressions déflationnistes au sein de la zone euro, pourrait avoir des effets mitigés en Allemagne. « L’économie du pays y gagnerait, certes, via la baisse de l’euro et le soutien qu’un tel programme apporterait aux autres pays européens, qui sont ses principaux partenaires d’échanges. Néanmoins un tel programme pourrait porter une grande partie de la courbe des taux allemands en territoire négatif, avec des répercussions problématiques pour certains investisseurs » pour Tristan Perrier.

L’investissement comme seul salut

Actuellement, l’investissement constitue une part minime dans le PIB de l’Allemagne. L’investissement dans la construction est sur une trajectoire haussière très modérée. L’investissement dans les machines et équipements industriels est une fonction importante des perspectives de croissance dans le pays. Ces investissements sont traditionnellement surtout tirés par les exportations.
Le Chambre allemande de commerce et d’industrie a indiqué dans son enquête bi annuelle que les intentions d’investissement étaient encore concentrées dans la réparation et le remplacement de machines et équipements plutôt que dans l’extension des capacités de production.
La consommation ne devrait avoir de manière directe que peu d’effet sur l’investissement.
Certains estiment que la durabilité d’une croissance très faible devrait finir par avoir des effets de contagion néfastes sur le marché du travail. La détérioration de ce marché qui a débuté pourrait accélérer une réponse budgétaire significative émanant du politique allemand. Si le taux de chômage est toujours historiquement bas, à 6,7%, le nombre de demandeurs d'emploi a augmenté au mois de septembre: 12.000 chômeurs supplémentaires alors que les analystes s'attendaient à une baisse d'environ 2000 personnes.
Un plan d’investissement est dans ces conditions de plus en plus probable. Le parti du SPD a commencé à signaler la possibilité de mettre en œuvre un plan d’investissement de manière préférable au niveau des municipalités en 2015. « Il y a des insuffisances en matière d’infrastructures, notamment en ce qui concerne le transport et l’énergie. De nouveaux investissements publics, ciblés et porteurs de croissance à long terme, seraient donc logiques »
Les discussions bilatérales avec la France signalent une volonté d’accroitre l’investissement en Allemagne en échange de plus de réformes au sein de l’Hexagone.

Imen Hazgui

Publié le 27 Octobre 2014