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Fusions-acquisitions : vers l'invasion de l'Europe par les grandes sociétés américaines ?

Fusions-acquisitions : vers l'invasion de l'Europe par les grandes sociétés américaines ?

(Easybourse.com) Selon un rapport publié ce début d'année par le cabinet de conseil aux entreprises Towers Watson en partenariat avec Cass Business School, qui recense les opérations de fusions acquisitions de plus de 100 millions de dollars dans le monde, 2014 a été une année remarquable en matière de consolidation. 928 transactions ont ainsi été recensées, soit 208 de plus qu'en 2013. C'est le plus grand nombre de transactions menées à terme sur une année depuis la crise financière de 2008. 176 transactions ont été d'une valeur de plus d'un milliard de dollars et 12 transactions d'une valeur de plus de 10 milliards de dollars, contre respectivement 120 et 4 en 2013. Tout porte à croire que 2015 devrait s'inscrire dans la même lancée selon six experts travaillant dans le domaine. La dynamique devrait être particulièrement virulente en Europe. De nombreuses sociétés potentiellement acquéreuses devraient être américaines.

Interview de David  Lenfant

Interview

David Lenfant

Directeur général

Laffitte Capital Management

Interview de Yves  Maillot

Interview

Yves Maillot

Directeur des actions européennes

Natixis AM

Pour l’ensemble des experts interrogés, les ingrédients sont enfin réunis pour une année 2015 très dynamique au niveau des fusions-acquisitions en Europe. Dans un environnement économique difficile, les entreprises européennes ont des difficultés à générer une croissance de leur chiffre d’affaires ce qui les conduit à rechercher de la croissance externe. Après avoir restructuré fortement leur bilan, elles ont été en mesure d’accumuler beaucoup de cash. Par ailleurs, les taux d’intérêt sont très bas et ont vocation à le rester sous l’impulsion de la Banque centrale européenne, ce qui favorise la demande de prêts et dissuade de conserver de la liquidité en banque, qui ne rapportant rien, n’est pas créateur de valeur.
Il manquait jusqu’ici la confiance des décideurs dans l’évolution de leur activité, un élément primordial pour mettre à exécution des projets d’acquisition. Avec l’amélioration des statistiques économiques et des indicateurs avancés comme les indices PMI, cette confiance semble s’être renforcée. « Le momentum se veut exceptionnellement ascendant depuis deux mois. Nous n’avions pas perçu un tel retournement depuis au mois cinq ans » assure Mathieu Dubicq, co-gérant d'un fonds de situations spéciales chez SPGP.

L’inclination à prendre plus de risque pour se lancer dans des opérations de fusion-acquisition est renforcée par la volonté de ne pas demeurer à l’écart de la vague. « L’effet moutonnier du M&A ne doit pas être négligé » soutient alors Mathieu Dubicq. « Dès qu’un acteur commence à bouger dans un secteur, les autres acteurs ne sont pas insensibles et se mettent à sérieusement réfléchir à agir dans la même direction. A cela s’ajoute le fait que les performances boursières en Europe ne sont sans doute pas terminées. A la suite du quantitative easing de la Réserve fédérale américaine, les actions américaines ont gagné entre 100 et 150%, après celui de la Banque centrale du Japon, les actions japonaises ont rebondi dans la même proportion. On peut penser que le quantitative easing de la BCE aura des effets si ce n’est similaires, du moins très favorables sur la durée. Un bureau de conseil en fusion acquisition est plus disposé à pousser les dirigeants à se lancer dans une opération dès maintenant avec une prime de 20% plutôt que dans un an avec une prime probablement plus chère de 30% à 50% » développe l’expert de SPGP.

Vers la multiplication d’offres de la part de sociétés américaines

La vive dépréciation de l’euro devrait attirer les acheteurs qui sont dans une zone non euro, en particulier les entreprises américaines vers des cibles en Europe. « La parité euro dollar est passée d’un plus haut niveau de 1,60 à 1,05 aujourd’hui. C’est une variation considérable » constate Jean-François Comte, gérant chez Lutetia Capital. Le cout d’acquisition est considérablement diminué. Le mouvement devrait être d’autant plus prononcé que les entreprises américaines peuvent puiser dans une montagne de cash estimée à 2100 milliards de dollars bloquée à l’étranger qu’elles ne rapatrient pas chez elles sous peine de devoir payer une taxe significative.

« Pour l’instant, nous n’avons pas encore vu ce phénomène se matérialiser » relève Cyrille Pichot, associé-gérant chez Altimeo Asset Management. « Nous avons surtout constaté des rachats d’entreprises européennes par des entreprises japonaises. Hitachi a lancé une offre sur l’italien Ansaldo et Nikkon s’est intéressée à une société anglaise Optos. Nous devrions voir des sociétés américaines avoir une démarche similaire ».

Les sociétés américaines devront d’abord être rassurées sur l’évolution de la conjoncture économique en Europe et sur la capacité des institutions européennes à éviter une nouvelle crise de la dette. « La Grèce dont la dette s’élève à 175% du PIB constitue en cela le principal obstacle. Une fois que la visibilité sera faite sur le dossier grec, vraisemblablement il faudra s’attendre à ce que la volonté affichée par des compagnies américaines d’acheter des entités européennes à moindre cout soit traduite dans les faits » présage Mathieu Dubicq.

« Les mouvements auront lieu davantage dans une logique industrielle que dans une logique purement financière » précise David Lenfant, directeur général de Laffitte Capital Management.

La prédominance d’opérations en titres


La composante payée en actions devrait être de plus en plus importante dans la rémunération des opérations de fusion acquisition, pressentent l’ensemble des intervenants. « Les actions étant mieux valorisées, globalement et en particuliers aux Etats-Unis, il est plus plus confortable pour les acheteurs éventuels de faire le choix d’un paiement de la transaction par le biais de titres ce qui leur permet d’utiliser le levier de leur cours boursier et de limiter le recours au cash » explique David Lenfant. « Nous serons donc de plus en plus faire face à des offres publiques d’échange » confirme Cyrille Pichot.

Une OPE suppose souvent le vote des actionnaires de la société acheteuse. Cela peut impliquer un risque lié à l’actionnariat; les actionnaires sollicités ne souhaitant pas être dilués. « Toutefois dans un environnement « bull », les actionnaires donnent plus de crédit à l’acheteur. Statistiquement, lorsqu’une OPE est lancée dans un marché actions haussier il y a plus de probabilité que le titre de la société acheteuse monte » rassure Mathieu Dubicq.

Allocation sectorielle


« Nous sommes d’avis que c’est dans le secteur des télécoms que nous connaitrons la plus significative consolidation en Europe cette année. L’intérêt et la volonté des acteurs sont au rendez-vous. Nous jouons cette thématique, particulièrement en Italie, en Belgique et en France » avance Mathieu Dubicq.

L’animation du secteur de la santé perceptible depuis le début de l’année, avec trois deals de plus de 10 milliards de dollars en l’espace de quelques semaines, devrait se maintenir. « La problématique du « patent cliff » auquel sont confrontés les grands laboratoires pharmaceutiques, autrement dit la tombée dans le domaine public de nombreux brevets devrait amoindrir le volume du chiffre d’affaires pour certains médicaments phares dans les années à venir » justifie Cyrille Pichot. « Des rumeurs courent en Europe sur le rachat de la biotech française Genfit » relève le gérant d’Altimeo AM. « Un problème existe cependant dans le fait que de nombreuses sociétés cibles ont déjà une prime spéculative dans leur cours de bourse » met en garde Mathieu Dubicq.

Un autre secteur qui devrait être porteur est celui de l’énergie sur fond d’un fort repli du pétrole qui pousse à un mouvement de concentration. « Ainsi Repsol a récemment lancé une offre sur Talisman Energy profitant d’une valorisation basse » note David Lenfant.
« Dans le segment des sociétés parapétrolières, nous pourrions voir deux sociétés en position de faiblesse se rapprocher pour diminuer leur base de couts et avoir un meilleur « organic power » comme Teleris et Vallourec. CGG qui n’a pas voulu s’allier à Technip pourrait vouloir s’entendre avec PGS » déclare Mathieu Dubicq.
Le gérant de SPGP considère que le secteur de la chimie pourrait également faire du bruit. « Nous y trouvons des acteurs intéressants qui ont été en grandes difficultés récemment, qui sont parvenus à se redresser en nettoyant leur bilan, et qui sont en capacité de devoir faire des acquisitions pour face aux pressions déflationnistes. Nous pouvons mentionner Elementis et Croda dans la chimie fine où il y a la plus haute valeur ajoutée ».

Le secteur bancaire devrait être principalement animé en Italie où sont dénombrés environ 300 établissements. « Il parait néanmoins actuellement difficile de voir des mouvements entre champions nationaux » indique Mathieu Dubicq.

Le secteur des services informatiques a bien entendu été aussi mentionné comme secteur à surveiller de près.

Quelques exemples de dossiers intéressants

« Un dossier qui rencontre notre engouement est Jazztel en Espagne » énonce Cyrille Pichot. Orange a exprimé sa volonté de racheter la société. La Commission européenne a dit qu’elle n’acceptait pas l’opération telle quelle. Nous considérons que les sociétés feront les concessions demandées pour une conclusion de la transaction. En cas d’échec éventuel, la valorisation de Jazztel ne chutera pas très fortement selon nous. Le secteur des télécoms en Europe connait une bonne santé boursière. Un rebond de 10% à 30% a été enregistré au global sur le secteur depuis l’annonce de l’offre d’Orange sur Jazztel. Si l’on applique cette appréciation au cours de Jazztel avant l’annonce d’Orange, on arrive au cours actuel. L’asymétrie du risque est incitative. Plus de 5% est à gagner si l’opération réussie et 5% est à perdre si elle échoue, sachant qu’il y a selon nous près de 90% de probabilité que le dénouement soit positif.

« Ce dossier est sujet à un risque anti trust important. La Commission Européenne s’est saisie du dossier qui est passé en phase d’analyse approfondie» conteste cependant David Lenfant.

Ce dernier se veut également prudent sur l’offre lancée par Lafarge sur Holcim dont la probabilité d’échec n’est pas négligeable. « Certains actionnaires de Holcim demandent à revoir la parité d’échange ou la distribution d’un dividende exceptionnel étant donné les meilleurs résultats du titre Holcim par rapport à Lafarge ainsi que l’effet de la parité CHF/Eur depuis l’annonce de la transaction ».

Néanmoins a été évoqué par le directeur général de Laffitte Capital Management en tant que dossier intéressant, Eurodisney. « Walt Disney Co, actionnaire principal d’Eurodisney, a incité Eurodisney à faire une augmentation de capital qui s’est finalement transformée en offre simplifiée de rachat obligatoire de Walt Disney Co sur Eurodisney suite à un franchissement de seuil ».





Imen Hazgui

Publié le 16 Mars 2015