Espace International - News, articles, interviews et dossiers

Euro, dollar, franc suisse...la guerre des devises est-elle déclarée ?

Euro, dollar, franc suisse...la guerre des devises est-elle déclarée ?

(Easybourse.com) Ces derniers mois les monnaies ont connu des évolutions fortes et parfois inattendues : chute de l'euro, réappréciation du dollar, rebond du franc suisse, entre autres. Plus ou moins directement, les grandes banques centrales influent sur le marché des changes afin de relancer ou au contraire de freiner la machine économique. Faut-il y voir une forme de guerre des monnaies ? Qui sont les gagnants et les perdants de ce jeu mondial ? Explications.

Le 15 janvier dernier la Banque nationale suisse déclenchait une tempête sur les marchés en annonçant la fin du plafond de 1,20 franc pour un euro qu’elle avait juré de défendre. En quelques heures, le franc s’envolait de 30% face à la monnaie européenne tandis que la Bourse de Zurich connaissait l’une des pires séances de son histoire. L’envolée du franc est une mauvaise nouvelle pour les entreprises suisses, très tournées vers l’exportation, comparable à un «tsunami» selon le patron de Swatch, Nick Hayek. Quelle mouche a donc piqué la vénérable institution ? En réalité le choix de la BNS a été contraint par celui de la BCE de lancer un vaste programme de rachat d’actifs (le fameux ‘QE’), synonyme de dépréciation de l’euro. La BNS qui achetait jusqu’en 2014 beaucoup d’euros pour maintenir la parité de 1,20 franc par euro s’est ainsi retrouvée démunie face au « bazooka monétaire » de la BCE. Son revirement de politique est une « capitulation », dans le langage des cambistes. Certains n’hésitent pas aujourd’hui à parler de « guerre des monnaies » pour désigner les mouvements parfois brutaux des devises sous l’impulsion des banques centrales.

« La guerre des monnaies désigne un phénomène observé dans les années 1930 après l’abandon progressif par la plupart des pays de l’étalon-or. Les grandes puissances de l’époque se lancèrent alors dans des politiques de dévaluation compétitive qui créèrent de profonds déséquilibres dans le commerce international et des tensions géopolitiques. On n’observe pas aujourd’hui de tels déséquilibres ou tensions. La baisse de l’euro face au dollar reflète avant tout les fondamentaux économiques domestiques, elle n’est pas dictée par une logique de ‘faire de la croissance sur le dos des autres’ », estime Hervé Goulletquer, stratégiste à La Banque Postale Asset Management (LBPAM).

 Tout le monde ne peut pas avoir une monnaie faible au même moment 


Bien que les banques centrales poursuivent des objectifs internes (croissance, inflation) leurs politiques ont des répercussions importantes sur le marché des changes, note cependant le Conseil d’analyse économique. « En fait de guerre des monnaies, on assiste à une confrontation de politiques monétaires dont les objectifs, les stratégies et les contraintes varient d’un pays à l’autre ». Le problème, c’est que « tout le monde ne peut pas avoir une monnaie faible au même moment : si une monnaie s’affaiblit, c’est qu’une autre au moins se renchérit». Aujourd’hui la Suède, le Danemark et la Suisse tentent tant bien que mal de contenir l’appréciation de leur devise face à la chute de l’euro (-20% face au dollar depuis un an). Leurs banques centrales ont toutes abaissé leurs taux d’intérêt et de dépôt afin notamment de préserver la compétitivité de leur économie.

Dans les pays émergents, c’est surtout la hausse du dollar qui inquiète. « Les mouvements que l’on observe aujourd’hui rappellent ceux de 2013 avec des sorties de capitaux des pays émergents vers les Etats-Unis », note Julien Marcilly, économiste en chef de la Coface. Pour des pays comme la Russie et le Brésil, qui subissent par ailleurs la baisse des cours du pétrole, cela pose un vrai dilemme de politique monétaire. « Les flux de capitaux ont beaucoup augmenté depuis la crise de 2008 », poursuit le responsable de la Coface. « Les politiques monétaires ultra-expansionnistes mises en place de la liquidité mais aussi de la fluctuation sur le marché des changes ». Ce dernier voit s’échanger 5300 milliards de dollars chaque jour, avec des évolutions parfois brutales, comme pour le franc suisse en début d’année. Pour autant, « il est moins facile aujourd’hui de manipuler le cours d’une devise compte tenu des volumes échangés », ajoute Julien Marcilly. 

Même si elles ne s'affrontent pas directement, les banques centrales jouent  un jeu dangereux, estime de son côté Jean-Paul Betbèze. « La course à la baisse des taux d’intérêt par les banque centrales conduit à des taux négatifs dans les pays les plus sûrs, où on place donc à des taux nominaux négatifs, et à des taux faibles ou très faibles ailleurs, ce qui peut conduire à placer et à investir dans des actifs bien plus risqués que leur rémunération faciale. Le risque est donc, dans la normalisation qui suivra les premières hausses de taux de la Fed, que des chocs aient lieu, révélant les vrais risques ». Les soubresauts des devises en ce début d’année pourraient n'être qu'un avant-goût d'une instabilité générale sur les marchés.

François Schott

Publié le 03 Avril 2015