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Peut-on encore sauver la Grèce ?

Peut-on encore sauver la Grèce ?

(Easybourse.com) Alors que les créanciers sont de retour à Athènes pour négocier un troisième plan d'aide, l'avenir du pays n'a jamais semblé aussi incertain. Les mesures d'économie acceptées par Alexis Tsipras risquent d'enfoncer le pays dans la récession et de creuser la dette, avec pour seule issue un allègement ou un allongement sur plusieurs dizaines d'années. Pourquoi l'Europe ne parvient-elle pas à régler la question grecque ? Celle-ci menace-t-elle la reprise de la zone euro ? Un « Grexit » est-il inéluctable ? Eléments de réponse.

Interview de Eric Bourguignon

Interview

Eric Bourguignon

Directeur de la gestion taux et crédit

Swiss Life Asset Managers

« Un mauvais accord auquel je ne crois pas » : c’est ainsi qu’Alexis Tsipras a qualifié le texte signé par l’ensemble des chefs d’Etats de la zone euro lundi 13 juillet à Bruxelles. Le Premier ministre grec n’a pourtant pas eu le choix face à la situation désespérée de son pays, en faillite et menacé d’expulsion pure et simple de l’union économique et monétaire. Il a accepté la quasi-totalité des exigences des créanciers - hausse de la TVA, allongement de l’âge de départ en retraite, privatisations, etc- pourtant rejetées une semaine plus tôt par referendum.

En échange la Grèce devrait bénéficier d’un nouveau plan d’aide de l’Union européenne et du FMI. Celui-ci devrait être finalisé fin août. Il devrait s’élever entre 82 et 86 milliards d’euros sur trois ans, plus que le premier plan décidé en 2010 (73 milliards) mais moins que le second mis en place en 2012 (130 milliards). Mais même si les marchés ont paru soulagés de cet accord conclu in extremis, les doutes sur l’avenir de la Grèce dans la zone euro n’ont pas réellement disparus.

« Dans l’alternative proposée par les créanciers – une sortie de la zone euro ou une poursuite des plans d’austérité – je pense que la Grèce a choisi la moins mauvaise des solutions. Ce plan permet d’éviter un effondrement complet de l’économie, avec des faillites en cascade. Le principal objectif est de maintenir les banques grecques à flot et de permettre au pays de rembourser ses prochaines échéances auprès de l’Union européenne et du FMI » indique Olivier Passet, directeur des synthèses chez Xerfi, un centre d’analyse économique indépendant. Mais il est difficile d’y voir un réel soutien pour l’économie grecque. Le plan prévoit 13 milliards d’économies supplémentaires sous forme de prélèvements nouveaux ou de réduction des dépenses. « Cela représente environ 7% du PIB. En raison de l’effet multiplicateur de la politique budgétaire un choc initial de 7% risque de se traduire par une baisse de plus de 10% du PIB », souligne M. Passet, qui rappelle que le PIB grec a déjà chuté de 25% depuis 2009.

Pour Eric Bourguignon, chez Swiss Life AM, « l’accord n’est pas satisfaisant d’un point de vue strictement économique ». Avec ces 86 milliards « on ajoute de la dette à la dette » alors que le pays a au contraire besoin d’un allègement de ce fardeau, devenu insupportable. « Il semble acquis qu’une remise d’environ 100 milliards d’euros (sur une dette publique de 312 milliards, ndlr) est nécessaire ou, ce qui revient au même d’un point de vue actuariel, un report des échéances sur plusieurs dizaines d’années. Sans cet allègement de dette, le troisième plan d’aide à la Grèce n’a aucune chance de réussir », indique l’économiste.

Le problème de la dette reste entier

C’est également ce que pense le Fonds monétaire international. Dans un rapport publié quelques heures après l’accord de Bruxelles, le FMI a exhorté les Etats européens à «aller beaucoup plus loin» que ce qu’ils ont envisagé jusqu’ici. Un «délai de grâce» d’au moins 30 ans sur tout remboursement serait nécessaire, assorti d’une extension «considérable» de la maturité des titres de dette (dont certaines courent déjà jusqu’en 2042), ou, plus simple, un «allègement immédiat et substantiel» des montants dus. Des propositions immédiatement rejetées par l’Allemagne, principal créancier de la Grèce. « Il ne peut pas y avoir dans l'union monétaire de ‘haircut’ classique, c'est-à-dire la réduction de 30, 40% de la dette », a déclaré Angela Merkel en réaction aux appels à un effacement immédiat d’une partie de la dette grecque. Seul un allongement de la maturité des titres ou une réduction des intérêts de la dette pourrait être discutés, si la Grèce se conforme au calendrier de réformes fixé par les créanciers, selon Mme Merkel.

La fausse solution du Grexit

« Tout le monde sait que la Grèce ne pourra pas rembourser l’intégralité de sa dette. Celle-ci ne fait d’ailleurs qu’augmenter : elle est passée de 130% du PIB en 2009 à 175% aujourd’hui», souligne Olivier Passet. Mieux vaut prendre ses pertes plutôt que de rester dans le cercle vicieux qui consiste à faire descendre toujours plus bas l’économie, accroître la montagne de dette et exposer les contribuables européens sur une dette non recouvrable. « Mais pour l’Allemagne autoriser un pays de la zone euro à faire défaut sur sa dette, même partiellement, entacherait la crédibilité de la monnaie. Le paradoxe, c’est qu’elle est prête à laisser un pays sortir de la zone euro, ce qui revient au même », ajoute-t-il. Le ministre des Finances allemand Wolfgang Schaüble ne cache pas en effet son scepticisme sur le plan du 13 juillet et continue à évoquer un « Grexit » temporaire. Celui-ci permettrait à la Grèce de dévaluer sa monnaie et de retrouver un semblant de compétitivité, quitte à revenir dans quelques années frapper à la porte de l’euro.

Ce scénario est jugé dangereux par la plupart des économistes. « Dans un pays déjà exsangue, où beaucoup de ménages vivent avec moins de 500 euros par mois, cela se traduirait par un renchérissement insupportable du coût de la vie, par des faillites en cascade et une explosion du chômage », indique Olivier Passet. Les créanciers pourraient alors « tirer un trait » sur la dette grecque mais surtout les marchés s’interrogeraient, à plus ou moins brève échéance, sur le prochain maillon faible qui ferait éclater la zone euro, ajoute Daniel Bourguignon. « Le point positif de l’accord du 13 juillet, c’est de montrer que l’Europe n’est pas prête à accepter les forces centrifuges qui menacent la zone euro. Les chefs d’Etats se sont donné du temps mais la crise grecque n’est pas terminée » prévient-il.

Tsipras fragilisé

La balle est désormais dans le camp du gouvernement grec. Le succès du plan dépendra de la capacité d’Alexis Tsipras à faire passer des mesures impopulaires, et particulièrement explosives en période de récession, comme la libéralisation du marché du travail et la réforme des retraites. Le Premier ministre a également promis de mettre fin au système oligarchique et à la corruption qui gangrènent la classe politique. « Il y a un risque de fragilisation de ce gouvernement et d’un retour des partis clientélistes au pouvoir », juge Olivier Passet, pour qui le Grexit reste « hautement probable ».

Pour Daniel Gérino, président de la société de gestion Carlton Sélection, « le vrai problème de la Grèce réside dans le manque de diversification de son économie. Celle-ci repose pour l’essentiel sur le tourisme, le transport maritime, et dans une moindre mesure sur l’agriculture et les énergies renouvelables. Depuis l’entrée du pays dans la zone euro, en 2001, aucun investissement n’a été fait dans les infrastructures ou dans la modernisation de l’Etat. Le pays a continué à vivre sur un modèle post-colonial et les transformations de la société grecque n’ont pas eu lieu ». Il est encore temps de s’attaquer à ces handicaps, selon lui, notamment via le plan d’investissement Juncker. Ce dernier pourrait agir comme une sorte d’amortisseur à la nouvelle cure d’austérité imposée au pays. Et lui offrir une perspective de maintien dans la zone euro.

François Schott

Publié le 25 Juillet 2015