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Fort ralentissement économique, krach boursier, dévaluation compétitive: faut-il s'alarmer de ce qui se passe en Chine ?

Fort ralentissement économique, krach boursier, dévaluation compétitive: faut-il s'alarmer de ce qui se passe en Chine ?

(Easybourse.com) Que se passe-t-il donc en Chine ? Telle est la question que bon nombre d'opérateurs sur les marchés se posent depuis plusieurs mois et davantage encore cette semaine. Les statistiques économiques décevantes ne cessent de se multiplier. Après s'être quelque peu stabilisée, la Bourse de Shanghai poursuit sa dégringolade. Pour la première fois depuis de nombreuses années, la Banque centrale de Chine a décidé d'intervenir sur sa devise, faisant perdre à celle-ci plus de 5% de sa valeur sur le marché international en deux jours. De manière à avoir un éclairage sur le sujet nous avons fait appel à une dizaine d'experts qui suivent étroitement l'évolution de l'économie chinoise. Les avis de ces derniers sont quelque peu divergents sur le degré de gravité à accorder à la situation actuelle. Cependant un consensus semble se dégager sur la capacité des autorités chinoises à soutenir les fondamentaux du pays et à aboutir à une relative stabilisation. Décryptage.

Interview de Patrick Mange

Interview

Patrick Mange

Stratégiste marchés émergents

BNP Paribas Investment Partners

Fondamentalement, la Chine montre clairement des signes d’affaiblissement de sa croissance. Les dernières données chiffrées parues cette semaine sont décevantes. Un interventionnisme plus poussé de la part des autorités budgétaires et monétaires a de ce fait été observé.

Une multiplication de statistiques économiques défavorables

Selon les dernières données en date, publiées lundi 10 août, les prix de production en Chine ont atteint leur plus bas niveau depuis la fin de l’année 2009 en juillet. L’indice des prix à la production s’est contracté de 5,4% sur un an glissant en juillet, après 4,8% en juin. Les prix des matériaux de production ont diminué de 6,9%. Parallèlement, les exportations ont chuté de 8,3% pour le même mois après une légère expansion de 2,8% en juin. Les importations se sont, quant à eux, repliées pour le neuvième mois consécutif, de 8,1%, après avoir fléchi de 6,1% en juin.
Les chiffres publiés ce mercredi 12 août ne sont guère plus réjouissants. Si la production industrielle a progressé de 6% sur un an, après 6,8% en juin, la production d’électricité s’est repliée de 2%, la production d’acier brut a décliné de 4,6%, le volume de chaussures fabriquées s’est contracté de 8%, et la construction de voitures pour particuliers s’est effondrée de 26,3%. L’investissement en actifs fixes a connu à l’issue des sept premiers mois de l’année sa plus faible variation depuis 2000, de 11,2%. Sur le front des ventes au détail, le mois de juillet a notamment enregistré la plus faible consommation de véhicules depuis 17 mois malgré d’importantes campagnes promotionnelles

La consommation pourrait encore réserver de mauvaises surprises notamment du fait de l’effet psychologique induit par le krach boursier qui s’est dessiné ces dernières semaines. L’indice composite de Shanghai a perdu 11,70% sur les trois derniers mois. Le mouvement descendant ne semble pas s’être terminé, le benchmark ayant perdu plus d’1% de sa valeur à la clôture de la dernière séance. « Si cette vive correction n’a pas vocation à avoir une répercussion négative significative sur le patrimoine des ménages chinois, elle pourrait cependant ébranler davantage le moral des consommateurs chinois. Des opérations d’achat de biens immobiliers pourraient être reportées » met en garde Patrick Mange, stratégiste marchés émergents chez BNP Paribas Investment Partners. Les mises en chantier dans l’immobilier commercial et résidentiel se sont écroulées de 16,8% sur les sept premiers mois de l’année, contre une chute de 15,8% à la fin du premier semestre.

Les raisons évidentes de ce fort ralentissement


Un contexte globale non porteur, un changement de modèle économique et des déséquilibres intrinsèques sont à l’origine de l'essoufflement de la dynamique chinoise. « Les Etats-Unis, l’Europe mais aussi le Japon, qui représentent 50% du PIB mondial, peinent à connaitre une vive dynamique de leur économie. Il n’est pas étonnant qu’une incidence de ce contexte soit perçue au sein des pays émergents, Chine en tête » relève Hervé Goulletquer, stratégiste au sein de La Banque Postale Asset Management. « La croissance potentielle des Etats-Unis se situe aujourd’hui autour de 2,5% contre 3,5% avant la crise de 2008. Ce n’est que depuis peu, que l’on observe une légère reprise au sein de la zone euro » remarque Patrick Mange.

Un changement de modèle de développement de la Chine amorcé en 2013 constituerait un autre facteur explicatif de l’état de fatigue de l’économie chinoise. Ce changement vise à axer davantage la croissance sur la demande intérieure et l’investissement productif notamment dans le secteur tertiaire et moins sur la demande extérieure et l’investissement improductif dans le secteur secondaire avec une volonté sous-jacente de mieux maitriser la distribution du crédit qui a explosé ces dernières années. « Cette phase de rééquilibrage de l’économie se veut longue et houleuse, non sans à-coups » souligne Patrick Mange.

Des déséquilibres intrinsèques à l’économie chinoise comme une surcapacité industrielle et une dette exubérante sont d’autres éléments à l’origine du dégradation de la conjoncture au sein de la deuxième puissance mondiale.

Vers un accroissement continu des mesures de soutien

La crainte de ne pas atteindre la cible des 7% est de plus en plus palpable. « A l’aune des derniers chiffres publiés, la cible avancée par les autorités de Pékin parait illusoire. Nous pourrions effectivement ‘officiellement’ atterrir à 6,5% » énonce Patrick Mange. D’aucuns soutiennent que la hausse du PIB pourrait en réalité s’avérer bien plus limitée. «La réalité sera plutôt une progression de 3% à 4% » augure ainsi Antoine Brunet, président d'AB Marchés.

Des actions ont été entreprises par les autorités monétaires et budgétaires afin de tenter de maintenir un rythme de croisière suffisamment robuste pour ne pas entrainer de fortes tensions sociales susceptibles de déstabiliser le régime en place. « Il ne faut pas que l’on ait trop de perturbations sociales dans les provinces, que la réélection des dirigeants actuels soit mise en cause. Il faut que l’on continue de voir de la création du pouvoir d’achat, la persistance d’efforts pour établir un système de sécurité sociale » signale Hervé Goulletquer. « Les autorités ont indéniablement les moyens d’insuffler à l’économie davantage de croissance » complète ce dernier.

Du coté de la politique monétaire

La Banque centrale qui dispose de 3700 milliards de dollars dans ses réserves de change a su faire preuve de nombreuses initiatives. Cette dernière a abaissé ses taux directeurs à quatre reprises depuis novembre 2014. Elle a également réduit son ratio de réserves obligatoires pour les banques. « Nous tablons sur une, voire deux autres diminutions des taux de l’ordre de 25 bp. Le taux de réserves obligatoires, encore très élevée, pourrait descendre de 50 à 100 bp » présage Patrick Mange.
L’institution monétaire s’est, par ailleurs, efforcée d’appuyer un programme de refinancement des gouvernements locaux notamment en fournissant de la liquidité aux banques étatiques afin d’acheter les nouvelles obligations émises par ces derniers et de mettre à disposition une enveloppe globale d’environ 450 milliards de dollars pour les officines qui pratiquent le prêt sur marge en faveur des particuliers

Dernièrement, autrement dit mardi 11 août et mercredi 12 août, la Banque centrale de Chine a procédé à une diminution du taux de référence du yuan de respectivement 1,9% et 1,6%, la plus forte baisse en deux jours depuis 21 ans, qui a conduit à une forte dépréciation de la devise, une manière de redonner de la compétitivité aux sociétés exportatrices. La tendance baissière de la devise chinoise pourrait se prolonger quelque peu, donnant ainsi une bouffée d’oxygène supplémentaire, dans la mesure où le yuan s’est apprécié de 23% contre l’euro sur les 12 derniers mois.
La Banque centrale n’a cependant pas intérêt à ce que le yuan se déprécie trop fortement. Parallèlement à l’impact positif qui réside dans le stimulus apporté aux exportations, l’affaiblissement de la valeur du yuan a des effets négatifs sur le cout du service de la dette extérieure de la Chine, sur les flux entrants de capitaux, sur les investissements. Selon certaines estimations, les entreprises étatiques chinoises seraient assises sur une dette de 1600 milliards de dollars. 80% de cette dette serait de court terme.
La dévaluation de la monnaie locale a aussi pour contrecoup d’amoindrir le pouvoir d’achat des ménages chinois des biens provenant de l’étranger.
Le désintérêt à avoir un yuan trop faible se justifie en outre par la volonté affichée par Pékin d’intégrer le yuan dans le panier des monnaies qui définissent la valeur du DTS au sein du Fonds monétaire international en vue de lui conférer un dimension plus internationale. C’est ainsi qu’alors que la devise avait perdu 1,98% de sa valeur ce mercredi après midi, quelques minutes avant la clôture, l’institution monétaire est intervenue de manière indirecte sur le marché pour atténuer le mouvement descendant à 0,8%.

Du coté de la politique budgétaire
Des actions ont également été observées sur le front budgétaire. Rien que cette semaine, le plus grand organe de planification du pays a fait état de son intention de financer des usines de traitement d’eau dans 15 provinces dans le cadre du programme de 10 000 milliards de yuan envisagé pour réduire la pollution dans l’air, dans le sol et dans l’eau.
« Des rumeurs circulent sur la volonté de Pékin de créer une sorte de holding analogue, à la Temasek à Singapour, pour administrer les investissements d’Etat de manière plus efficiente afin d’optimiser leur profitabilité tout en maintenant un cadre de service public. Cette nouvelle holding viendrait remplacer la supervision de la fameuse SASAC qui, pour probablement des raisons d’influence, reste réticente à la modernisation des entreprises publiques » développe Patrick Mange.

Vers un remaniement de l’agenda des réformes ?

« Il est à croire que le processus de modernisation et de libéralisation de l’économie chinoise sera mis en suspend pendant un temps » présume Goulletquer Hervé. « Nous pouvons effectivement nous demander si le ralentissement plus prononcé que prévu et la chute récente des actions n’aura pas pour contrecoup de retarder la mise en œuvre de certaines réformes phares. Mais la réponse à cette question ne va pas de soi » précise Patrick Mange.
Pour l’expert de BNP IP, le ralentissement de la Chine pourrait nécessiter une intervention plus rapide sur certaines problématiques importantes que connait l’économie du pays. « Le processus d’ajustement requis s’agissant des SOE, autrement dit les entreprises étatiques dans des secteurs aussi clé que les services aux collectivités ou celui des télécoms, pourrait être précipité » pressent Patrick Mange. A ce sujet, un mouvement de consolidation a été initié sur les entreprises de chemin de fer fin 2014 et devrait se poursuivre sur les entreprises de transport maritime.

Quels effets de contagion pour les places boursières occidentales ?


Sur le plan boursier, aucun effet de contagion n’est escompté sur la durée. « Les investisseurs étrangers sont très peu présents. Les vannes ont été ouvertes de manière microscopique. Ce qui détermine les marchés actions américains et européens c’est essentiellement le changement de politique monétaire de la Fed pour éviter que la spéculation ne continue » allègue Jean-Luc Buchalet, président-directeur général de Pythagore.

Certains secteurs pourraient cependant être particulièrement affectés, singulièrement le secteur automobile, notamment les constructeurs allemands et américains. « Il y a une très forte surcapacité. D’ici 2016, celle-ci devrait égaler 30%. On devrait voir une baisse des prix ». « Le secteur des matières premières devrait également continuer à souffrir. De même en sera-t-il du secteur du luxe, à quelques exceptions près comme LVMH » conclut Jean-Luc Buchalet.


Imen Hazgui

Publié le 12 Août 2015