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Interview de Alan Fustec : Président de Goodwill Management

Alan Fustec

Président de Goodwill Management

Les actifs immatériels sont les cash flows futurs à l’état latent

Publié le 02 Juillet 2008

Pour quel type d’opération évaluez-vous les AI ?
Nous évaluons dans trois types de situation, qui correspondent à deux types d’évaluation : l’évaluation financière et l’évaluation extra-financière.

L’évaluation financière, c’est dire : «votre marque, votre capital humain valent tant de millions d’euros», évaluation qui ne sera de qualité que si on a fait au préalable une bonne évaluation qualitative. On effectue ce type d’évaluation lorsqu’un dirigeant veut transmettre son entreprise ou ouvrir son capital ; on va alors l’aider à évaluer tout le patrimoine de l’entreprise de sorte que la valorisation soit la plus crédible possible et qu’il en obtienne le meilleur prix. Deuxième cas de figure strictement symétrique : une due diligence et valorisation immatérielle d’une entreprise-cible, pour le compte d’une entreprise cherchant à faire de la croissance externe ou effectuer une prise de participation.

Troisième grand type : la valorisation extra-financière, conçue pour aider le dirigeant à prendre de meilleures décisions de management. Par exemple, on détecte les faiblesses du capital humain : «vous avez un bon encadrement hiérarchique, mais trop peu d’experts. Sur au moins trois lignes de services, vos experts ne le sont pas véritablement, ils sont juste compétents», ou encore «votre capital humain se déprécie à grande vitesse à cause d’un turnover élevé». Grâce à ces informations, le dirigeant pourra mettre en place des actions de management correctives.

Est-ce qu’une entreprise devrait autoriser les personnes extérieures à utiliser une évaluation des AI ? Est-ce qu’elle y a intérêt ?
Oui, bien sûr. Si une entreprise réalise un rapport sur le capital immatériel comme elle le fait déjà pour le capital matériel, il est normal que ses partenaires s’en servent. Le capital immatériel constitue en gros les 2/3 de la valeur des entreprises, il est donc très important qu’elles communiquent sur ce qui constitue ces 2/3, alors qu’elles communiquent avec beaucoup de rigueur sur le dernier tiers, le capital matériel.

L’analyse classique interprétera ces 2/3 comme des cash-flows futurs. Certes, mais ces cash flows ne viennent pas tout seul ! Si les clients, les collaborateurs sont mauvais, il n’y aura pas de cash-flows futurs ! Les actifs immatériels sont les cash flows futurs à l’état latent. Il est donc normal que l’investisseur ait une juste vision de ce qu’il achète.

Les IFRS sont un bon pas dans ce sens, mais ne permettent que de reconnaître environ 20% de la valeur immatérielle totale. Il faut prendre conscience que la définition de la richesse a changée. Par conséquent nous avons besoin de nouveaux instruments pour la mesurer. Il faudrait arriver à une situation où les analystes, les investisseurs, les entreprises elles-mêmes communiquent sur l’immatériel.

Quelle méthodologie utilisez-vous pour évaluer les AI ?
Notre méthode Thesaurus permet de mesurer de manière financière et extra-financière le capital immatériel d’une entreprise. Par exemple pour le capital informatique, nous avons défini des arborescences de critères qui permettent d’identifier les composantes principales de la valeur des actifs : degré d’automatisation des métiers des utilisateurs, bonne couverture fonctionnelle, sécurisation, degré d’obsolescence, disponibilité, facilité d’utilisation, etc. Puis on regarde le coût de maintien opérationnel.
 
Pour le capital humain on va regarder la compétence des collaborateurs, leur motivation, leur sociabilité, leur fidélité à l’entreprise, s’ils sont bien encadrés, s’ils peuvent travailler en équipe etc. Nous étudions ainsi tous les facteurs de production de la richesse.

Comment aboutissez-vous à une évaluation financière ?
Il y a deux types de valorisation possibles : la valeur patrimoniale et la valeur de rendement.

La valeur patrimoniale correspond plus ou moins à son coût d’obtention. Combien faut-il dépenser pour disposer de telle usine, de telle flotte, de telle marque ? Il y a de nombreuses de méthodes qui permettent d’obtenir cette valeur patrimoniale : coût historique, valeur de remplacement, comparables etc., pour répondre à des questions du type «combien est ce que çà me coûterait de remplacer tout mon système d’information, de remplacer tout mon capital humain…» ? Toutes ces méthodes sont bien connues, alors qu’y a-t-il de nouveau ? C’est qu’on applique ces méthodes aux actifs immatériels et que, contrairement à de nombreuses craintes formulées, on arrive à des évaluations très cohérentes et très pertinentes.

Dans l’approche valeur de rendement, on mesure combien est-ce qu’un actif va rapporter. Dans votre capital immatériel, vous avez deux grands pôles : les actifs de demande (clients et prospects), et les actifs d’offre : le reste (capital client, système d’information, marque, fournisseurs etc.), qui sert à fabriquer le produit. Entre les deux, un flux de produit et un flux de cash, à condition de détenir des actifs de qualité. Une entreprise avec un beau capital humain et une belle marque ne produira aucun chiffre d’affaires si elle n’a aucun capital client.

La rentabilité à la fin d’un exercice, c’est le rendement de tous les actifs d’offre et de demande. Cette valeur, l’EBITDA, sort de la poche du client pour aller dans celle de l’entreprise. Lorsque vous calculez la rentabilité de ces actifs, vous ne pouvez pas les additionner : ajouter la rentabilité du capital client à celle du capital fournisseurs, revient à compter en partie deux fois la même chose.

Comment calculer la valeur du capital client, par exemple pour une entreprise de conseil, où les clients sont en général assez stables ? Votre capital client constitue l’essentiel de vos revenus d’aujourd’hui et demain. Les 100 clients que vous avez aujourd’hui vont vous générer toute la rentabilité de l’année. Mais ces 100 clients, l’année prochaine, ne seront peut être plus que 85, et après 80, 70 etc., jusqu’à ce que le dernier client d’aujourd’hui aie été perdu, parce qu’il y a tout de même un peu de turnover. L’actif client d’aujourd’hui va vous générer une certaine rentabilité. La valeur de rendement du capital client, c’est ce que ces 100 clients vous rapportent et rapporteront.

Maintenant regardez les actifs d’offre. La rentabilité de l’année, c’est le rendement de 100% des actifs d’offre : machine, organisation, marque etc. La question que vous devez vous poser, pour calculer la valeur du capital humain, c’est le poids du capital humain dans le processus de création de valeur. Ce poids est très variable d’une entreprise à l’autre. Pour un cabinet de conseil, l’essentiel des actifs d’offre, c’est le capital humain.

In fine on répartit la contribution à la rentabilité entre les actifs d’offre et de demande. Je vous conseille d’aller voir le livre que j’ai publié (Valoriser le capital immatériel de l’entreprise, Alan Fustec et Bernard Marois, Editions d’Organisation, 2006), c’est très bien expliqué !

N’y a-t-il pas un problème de subjectivité dans les mesures ?
Il y a un problème de subjectivité qui est absolument inéluctable. Mais ce n’est pas parce qu’il persiste qu’il ne faut pas mesurer. Certains critères peuvent être évalués objectivement, pour d’autres ce sera nécessairement subjectif.

Par exemple, si vous êtes expert dans le secteur bancaire, et que vous remarquez qu’à l’intérieur d’une équipe, vous avez 20% de turnover, alors que vous savez que la moyenne du secteur est à 7%, vous pouvez affirmer objectivement qu’il y a un problème.

Mais comment évaluer le climat d’une entreprise ? Là, on compile beaucoup d’informations pour se forger sa propre opinion, mais ce sera nécessairement subjectif. Une première méthodologie consiste à mesurer de nombreux indicateurs : taux d’absentéisme, turnover, nombre de jours de formation, nombre de dossiers aux prud’hommes, etc. Une deuxième méthodologie consiste à réunir des collaborateurs, leur poser séparément les mêmes questions, du type «telle équipe est-elle compétente, un tel peut-il travailler en équipe, sont-ils bons, très bons, moyens, très moyens et pourquoi ?».

Si on obtient le même résultat pour tout le monde, je peux vous assurer qu’il n’y a pas besoin de mesure objective ! Pour moi, faire preuve de subjectivité et de bon sens c’est la même chose. Est-ce qu’un professeur de philosophie ne notera pas ses élèves sous prétexte que la notation dans cette matière est soumise à un fort aléa subjectif ?

Y a-t-il de bonnes pratiques en matière d’évaluation ?
Il y a beaucoup de bonnes pratiques qui sont réparties chez différents acteurs. Si vous vous intéressez à la valorisation des actifs incorporels, vous allez trouver des gens pointus dans les cabinets d’audit. Cependant là où il y a encore des progrès à faire, tant chez les auditeurs que dans les grandes directions comptables, c’est qu’on immobilise les incorporels trop souvent sans les avoir évalués qualitativement.

Si vous voulez acheter une maison dans tel quartier et dans telle ville, vous vous demandez quel est le prix au mètre carré sans aller voir la maison… Alors qu’il faudrait d’abord se demander si elle est bien orientée, étanche, etc. On n’achète pas un actif sans le tester qualitativement. Beaucoup d’immobilisations incorporelles, aujourd’hui, sont faites sans évaluation qualitative, parce que les financiers négligent le qualitatif.

Propos recueillis par les étudiants du projet collectif «Tribune Sciences-Po de l’économie de l’immatériel».

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