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Interview de Dominique Blanc : Responsable de la recherche ISR au sein de Novethic

Dominique Blanc

Responsable de la recherche ISR au sein de Novethic

Le marché de l’ISR atteint 30 milliards d’euros, en croissance de 37%

Publié le 08 Juin 2009

Quel bilan dressez-vous du marché de l’ISR en 2008 ?
Le marché de l’ISR structuré- c'est-à-dire géré strictement et systématiquement suivant les critères ESG (environnemental, social, et de gouvernance)- atteint fin 2008, malgré la crise financière, 30 milliards d’euros, en croissance de 37%. L’impression est celle d’une tendance durable.

Nous observons qui plus est une extension de l’ISR dans la gestion traditionnelle. Il est difficile de chiffrer l’ampleur de la dimension ISR dans ce cas de figure. L’approche n’est alors pas systématique et dépend des conditions de marché du moment. Nous avons tenté d’aborder cette approche suivant deux aspects : la prévention des risques et la sensibilisation.

Des investisseurs peuvent vouloir se prémunir des risques directs qui sont des risques de réputation,  et des risques indirects qui sont des risques de long terme et qui concernent certains enjeux extra financiers clés qui peuvent impacter la performance ou la survie des entreprises faisant partie du portefeuille d’investissement. Plus de 1000 milliards d’euros sont par exemple gérés en excluant les mines antipersonnel et les bombes à sous-munition, deux secteurs d’activité controversés faisant aujourd’hui l’objet de conventions internationales, et qui exposent leurs actionnaires à de sérieuses critiques.

La sensibilisation est mise en œuvre de trois manière différentes : la diffusion et l’intégration d’une analyse extra-financière auprès de l’équipe de gestion ou d’analyse financière (cela représente 1300 milliard d’euros) ;  la réunion au sein d’un même comité d’une équipe d’analystes ISR et d’une équipe d’analystes financiers ; et enfin la mesure de manière périodique de la performance extra financière d’un fonds qui n’est pas géré suivant des contraintes ESG.

C’est la première fois depuis que Novethic mesure le marché ISR que la gestion dédiée devance la gestion collective. Alors que la gestion dédiée a crû de 64%, la gestion collective n’a augmenté que de 14%. Comment l’expliquez-vous ?  
La gestion collective en 2007 s’élevait à 10,5 milliards d’euros. La performance des fonds n’a pas échappé aux turbulences des marchés financiers et a entrainé une dépréciation de 2 milliards d’euros.  900 millions ont été en outre soustraits  pour cause de contraintes ISR abandonnées par le gérant.
Malgré cette contreperformance et cette déconversion de l’ISR, 3,2 milliards de fonds monétaires ont été convertis en fonds ISR et 2 milliards ont été nouvellement collectés par ailleurs (850 millions sur le compartiment actions).

Parallèlement, la gestion dédiée a été le moteur de la croissance du marché de l’ISR en 2008. 
Les investisseurs institutionnels se sont positionnés sur le segment de l’ISR avec des volumes d’encours relativement importants. Parmi les leaders nous pouvons mentionner l’ERAFP et la caisse de retraite Agrica qui a choisi de placer 70% de ses actifs en ISR.

Quelles sont les principales caractéristiques de la catégorie des investisseurs institutionnels qui représente 75% du marché de l’ISR…
Cette clientèle est de plus en plus exigeante sur l’ISR, et n’hésite pas à demander des produits sur mesure qui correspondent à ses propres valeurs dans l’ISR.
Les investisseurs historiques de l’ISR-congrégations religieuses, organismes caritatifs qui de part leur nature morale avaient un rôle de précurseur sur l’ISR-sont dépassés en termes de volume par des investisseurs institutionnels plus mainstream comme les fonds de pension publics, les caisses de prévoyance, les mutuelles et compagnies d’assurance dont les parts de marché respectives constituent un tiers de l’ensemble du groupe.
Ces investisseurs institutionnels représentent environ 7 milliards des encours gérés par les fonds ouverts.

Comment expliquez-vous que les particuliers ne constituent qu’un quart du marché ?
Les investisseurs particuliers ne représentent que 4 milliards des encours gérés par les fonds ouverts. Ceci est surprenant si nous considérons que dans le contexte actuel, la demande devrait être importante pour les produits ISR.
En réalité, nous n’avons pas encore eu de véritable sensibilisation au marché ISR de la part des réseaux des banques et compagnies d’assurance.  
Il y a un problème au niveau de la rencontre entre l’offre et la demande. Les réseaux doivent être formés sur ce qu’est l’ISR et sur la manière dont sont évaluées les entreprises qui composent le portefeuille d’investissement. Il faut du temps ne serait ce que pour assimiler le vocabulaire employé. 

La surprise de votre étude de cette année a résidé dans la mutation en termes de catégories d’actifs de l’ISR ?
Longtemps l’ISR est resté focalisé sur le compartiment des actions. Cela a permis au marché de développer une certaine méthodologie et de se structurer. A partir de 2007, nous avons observé une certaine diversification de l’ISR en faveur des obligations. Cette diversification s’est amplifiée au point que pour la première fois la gestion obligataire et monétaire dépasse la gestion actions. Un tiers des fonds ISR est investi en actions pour deux tiers investis dans les produits de taux. La croissance a véritablement été explosive pour le monétaire. Début 2008, moins d’un milliard de la gestion ISR était investie dans le monétaire. Fin 2008, ce chiffre s’est élevé à 6 milliards d’euros.
Nous pouvons nous attendre à ce que ce phénomène de diversification se poursuive avec les  nouveaux lancements, de la part de fonds de private equity, de fonds immobiliers, de fonds spécialisés dans l’infrastructure responsable…

L’approche dominante dans la gestion de l’ISR demeure la sélection ESG…
Cette approche consiste à retenir les entreprises considérées comme les meilleures parmi un univers, un secteur d’activité eu égard à l’amélioration de leurs pratiques sociales environnementales et de gouvernance. 90% des fonds sont gérés suivant cette méthode.
Ceci étant, une dimension qui vient souvent compléter la sélection ESG est l’exclusion normative en se basant sur les conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT), la Déclaration universelle des droits de l’homme...
Cela revient ainsi à refuser les pires pratiques avérées du marché comme le travail des enfants, une pollution environnementale sévère et à exclure par conséquent les entreprises qui affichent ces pratiques du portefeuille d’investissement. Ce style de gestion concerne un tiers des actifs. 

L’approche thématique qui s’intéresse avant tout à l’activité de l’entreprise, plébiscitée en 2006 et 2007 au moment du grenelle de l’environnement, et des incitations alimentaires internationales, a beaucoup souffert pendant la crise car elle portait particulièrement sur des entreprises demandeuses en capitaux et en dette et des PME, caractéristiques de secteurs tels que la production d’énergie renouvelable. A peine 10% des fonds fonctionnent à présent selon cette approche.

L’approche d’exclusion sectorielle qui vise à écarter des entreprises appartenant à des secteurs contraires à l’éthique, comme l’armement, le tabac, l’alcool continue d’être peu utilisée en France. 

L’ISR n’est plus anecdotique dans l’épargne salariale… 
Cette épargne croit à la même vitesse que le marché dans son ensemble. Le niveau des encours atteint 3,3 milliards d’euros. L’ISR constitue ainsi 8% du marché de l’épargne salariale (contre 7% il y a un an).  Le contexte de l’épargne salariale globale en baisse de 6% a favorisé le fait que l’ISR gagne en parts de marché.

De quelle manière se positionne le marché français de l’ISR vis-à-vis de ses voisins européens ?
Le marché de l’ISR de l’Europe du Nord continue à être plus important qu’en Europe du Sud. Les deux grands pays dominants étant le Royaume-Uni et les Pays-Bas.

Si nous considérons les statistiques européennes pour 2007, il est clair que la France a un marché de l’ISR dynamique. Ce n’est pas forcément le marché où les encours sont les plus importants en volumes, mais c’est un marché qui se caractérise par des pratiques très structurées.
Au Royaume-Uni, où les encours sont significatifs, c’est l’approche d’exclusion sectorielle qui domine le marché. La sélection ESG s’applique à un volume d’encours bien moindre.

Au demeurant, nous ne mesurons pas la même chose dans l’ensemble des pays européens. Le marché allemand est inexistant sur des segments qui sont extrêmement développés dans notre pays. Les compagnies d’assurance  et les fonds de pension sont quasi absents du marché. On note en revanche une grande part de fonds thématiques environnementaux.

Si nous changeons de continent, le Canada s’affiche comme un pays très impliqué dans l’approche ISR. Un mouvement ISR est également notable sur le continent asiatique où la finance ISR est assimilée dans certains pays à la finance islamique.

A ce sujet, de quelle manière appréhendez-vous l’interaction entre finance ISR et finance islamique ?
Nous avons réalisé une note prospective sur le sujet. Dans la mesure où l’ISR a des racines éthiques et religieuses, la question est de savoir si l’on peut imaginer que dans les pays à forte culture musulmane où la finance islamique se développe par essence plus facilement qu’ailleurs, il pourrait émerger un marché de l’ESG. Même si les points communs sont évidents, les métiers empruntent un chemin différent. Ceci étant, a récemment été créé le premier fonds water charia compliant proposé par la société de gestion suisse SAM.

Comment considérez-vous le fait que certains gérants aient abandonné la gestion ISR en raison de la crise financière ? Est-ce une tendance qui devrait s’étendre ? Est-ce un signal qui contredirait l’affirmation selon laquelle l’ISR est une valeur refuge en raison par exemple des contraintes financières liées au coût de la recherche en informations ?
Cette déconversion n’est pas exclusivement due à la crise et est marginale par rapport au phénomène inverse de conversion de fonds non ISR en fonds ISR.
Cette déconversion se justifie par une évolution au niveau de certaines gammes de fonds entraînant de fait une réduction des fonds ISR, ou bien par le passage d’un fonds ISR à un fonds thématique environnemental.

Avez-vous pu étudier dans le phénomène de conversion la problématique des fonds ISR dits « canada dry » ?
L’interrogation peut se poser. Le travail consiste alors à analyser ce qui a été modifié par le gérant de manière à rendre le fonds ISR. Et les investisseurs institutionnels ont manifestement les moyens de poser des questions précises au gérant.

La donne est plus compliquée lorsqu’il s’agit d’étudier la création de fonds ISR tous azimuts sur des classes d’actifs différentes. Nous pensions vraiment qu’il y aurait au premier semestre 2009 une offensive marketing auprès des investisseurs institutionnels et des grands réseaux avec l’idée de s’appuyer sur l’ISR pour conquérir de nouveaux clients. On s’est aperçu que ce phénomène n’a pas réellement eu lieu. Nous sommes d'avis que cela devrait se faire au second semestre.
Ceci étant, nous pouvons supposer que, de la même manière que dans le domaine du développement durable les entreprises mettent réellement en œuvre les pratiques qu’elles avancent, les gérants de fonds ISR adopteront concrètement un processus de sélection ESG de qualité.

Vous lancez d’ailleurs en septembre prochain le label Novethic pour aider l’investisseur particulier à se retrouver. De quoi s’agit-il au juste?
Ce label vise à donner la garantie d’un processus de sélection ISR fort et d’une transparence entière sur l’évolution de tout le portefeuille.
Nous allons dresser un cahier des charges et nous proposerons aux sociétés de gestion d’être candidates. 

Propos recueillis par Imen Hazgui