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Interview de Frédéric Lorenzini  : Directeur de la recherche de Morningstar

Frédéric Lorenzini

Directeur de la recherche de Morningstar

Il faut éviter les phénomènes de modes dans l’univers de la gestion

Publié le 06 Avril 2010

En quoi la sélection de fonds est-elle importante pour un investisseur ?
La question à se poser est celle de savoir si les conseillers bancaires sont à la meilleure place pour amener les investisseurs à opter pour le bon choix ? Pas forcément.
On demande souvent à ces conseillers d’être un peu les spécialistes de tout : de la défiscalisation, de l’immobilier, des placements. Au final ils ne sont pas forcément toujours les plus pertinents et sont souvent tentés de vendre le produit maison.

Procéder à une sélection de fonds, lorsqu’elle est rigoureusement faite, apporte  expertise et indépendance. Cette sélection suppose de comprendre la psychologie des fonds. Il est important que le travail soit irréprochable, et qu’il ne soit pas fait à la tête du client.

De quelle manière vous positionnez-vous par rapport à la problématique de concentration des portefeuilles ?
Nous n’avons pas de doctrine par rapport à la concentration sur tel ou tel secteur ou telle ou telle zone géographique. Nous nous attachons à vérifier que cette concentration est cohérente avec l’objectif et la stratégie de gestion du gérant.
Un gérant qui avance l’argument selon lequel il a une gestion de bon père de famille, prudente, très diversifiée et qui à coté détient un portefeuille très concentré ou avec d’importantes surpondérations n’est pas cohérent.

Depuis quand Morningstar réalise-t-elle une analyse qualitative des fonds ?
La société a commencé cette analyse aux Etats-Unis au début des années 2000. Cela fait uniquement un an en Europe. C’est une activité non rémunérée par les émetteurs. Et c’est une activité qui coute assez cher. Elle  implique une méthodologie sérieuse avec une valeur ajoutée par rapport à ce qui existe déjà. L’analyse qualitative débouche sur une note qualitative sur cinq niveaux : déficient, inférieur, standard, supérieur et élite.
Cette analyse est assurée par une trentaine de personnes en Europe.

De quelle manière faut-il appréhender votre notation à base d’étoiles à trois ans, cinq ans et dix ans ?
Une telle note quantitative n’est pas un signal d’achat mais un simple indicateur qui doit attirer l’attention de l’investisseur ou du sélectionneur de fonds sur la performance passée. Elle doit être interprétée.
Se fier à notation à base d’étoiles peut être une première amorce pour démarrer ses recherches.
Un outil sur le site permet de faire apparaitre des fonds qui obéissent à différents critères : catégorie, nom de la société de gestion, performances sur une période donnée. Un investisseur peut demander à voir les fonds qui ont une performance supérieure à 5% sur trois ans, ou une performance supérieure à la moyenne.

Nous notons près de 1.000 fonds aujourd’hui, déterminés en fonction des encours les plus importants et des performances pour les fonds plus petits : par exemple Aliénor, une boutique qui se situe à Bordeaux.
Les étoiles sont attribuées suivant une courbe de Gauss. Nous faisons un classement de performances pondérées de la volatilité, c'est-à-dire le MRAR qui tient compte de la performance, des frais de souscription et de la volatilité : les 10% de tête ont 5 étoiles, les 10% de queue ont 1 étoile, les 22,5% suivant les 10% des extrêmes ont 4 et 2 étoiles, et les 35% du milieu ont trois étoiles.

Quelle fiabilité peut-on accorder aux classements de fonds?
Les classements sont souvent fondés sur des performances passées. Il est certes intéressant de regarder de quelle manière un fonds s’est comporté durant différentes phases de marché.
Mais les performances passées ne préjugent pas des performances à venir. Il est tout à fait possible d’avoir un fonds qui année après année a des performances médiocres et qui une année donnée affiche des performances exceptionnellement bonnes.  2009 a été une année de rebond, et aussi une année atypique.

Par ailleurs, souvent les classements sont établis sur de trop courtes périodes, parfois un trimestre.
Ainsi toute la question est de trouver des classements qui soient un tant soit peu pertinents.

La société Morningstar participe elle-même en collaboration avec le journal La Tribune à un classement : les victoires des Sicav remises le 25 mars dernier. Ce classement existe depuis 14 ans.
Les fonds participants à ce classement doivent avoir au minimum 5 ans d’existence. Est évaluée alors la performance à un an, à trois ans et à cinq ans. Une pondération est faite entre ces trois performances.
Par ailleurs est prise en compte la performance calendaire sur une période de 5 ans. Ainsi, si le fonds a eu une performance calendaire inférieure à la médiane plus de deux fois, il est disqualifié.

Pourquoi ne pas être allé jusqu’à 10 ans ?
L’idée est que plus il y a une historique de performance longue, et mieux c’est. 
Mais  de nombreux fonds ont moins de 10 ans d’existence.

Qu’est ce qui pourrait amener à une dégradation de notation ?
Une augmentation des frais qui atteindraient un niveau borderline, un abaissement des performances.
Mais nous constatons en général qu’une fois qu’un fonds a été noté, la société de gestion tend à faire son possible pour maintenir et améliorer sa note.

Quels sont les principaux écueils à éviter dans le cadre d’une sélection ?
Eviter les phénomènes de modes. Comme dans la musique ou les vêtements, il y a dans l’univers de la gestion  des effets de mode. Ils peuvent toucher des secteurs, des zones géographiques, des thématiques. Nous parlons en ce moment beaucoup des pays émergents. Il est évident qu’à terme la croissance mondiale sera davantage située dans ces pays et notamment en Chine, mais faut-il pour autant mettre 20 ou 40% de son portefeuille sur des actions émergentes ? Je n’en suis pas sur.

Nous entendons beaucoup parler des fonds qui jouent l’agriculture ou le vieillissement de la population qui comportent des valeurs de la santé, des maisons de retraites, des valeurs de luxe, des transports aériens… Ces fonds thématiques finissent par ratisser large. Cela peut être de fausses bonnes idées.
J’ai eu l’occasion de parler avec une gérante d’un fonds jouant le thème du vieillissement de la population qui avait décidé d’investir dans Pernod Ricard. La justification apportée par la gérante était que la société faisait des alicaments, autrement dit des aliments avec des médicaments. Ainsi la gérante avait mis Pernod Ricard dans le portefeuille de manière très opportuniste et elle essayait après coup de raccrocher les wagons en expliquant qu’il y avait une logique.

Propos recueillis par Imen Hazgui

imen

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