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Interview de Christian de Boissieu : Président du Conseil d'analyse économique, professeur à l'université Paris I

Christian de Boissieu

Président du Conseil d'analyse économique, professeur à l'université Paris I

Je ne suis pas critique ou inquiet à l'égard des derniers ajustements de Bâle 3

Publié le 19 Août 2010

Le 27 juillet, le Comité de Bâle a effectué quelques assouplissements aux recommandations de Bâle 3. En tenant également compte des assouplissements faits sur la réforme Obama, les régulateurs ne craignent-ils pas de perdre en crédibilité ?
Déjà, je ne suis pas critique ou inquiet à l'égard des derniers ajustements de Bâle 3. On est dans un processus qu'on appelle «trial and error», autrement dit un processus de tâtonnement, pour une réglementation qui doit s'appliquer à partir de 2012 ou 2013. On est encore dans une phase d'ajustement et je trouve normal que le Comité de Bâle tienne compte de la réaction de la profession. Ça ne veut évidemment pas dire que les régulateurs font du laxisme et vont se plier à toutes les demandes des banques. Parce qu'il ne faut pas oublier que la crise qu'on a connue a été suffisamment grave pour qu'on en tire des conséquences, y compris du côté de la réglementation prudentielle des banques. Il y a donc des assouplissements mais les grands axes fixés par cette crise ne sont pas remis en cause, à savoir mieux contrôler la titrisation bancaire ou encore obliger les banques à respecter des règles de liquidité, et les inciter les banques à passer par les marchés organisés d'instruments dérivés.

Par ailleurs, à ma connaissance, les dernières propositions de Bâle n'ont pas remis en cause l'idée d'un provisionnement dynamique décidée pendant le sommet du G20 à Londres [en avril 2009, ndlr]. Je rappelle que cette idée revient à constituer des réserves quand tout va bien, afin de faire face par la suite aux éventuelles pertes.


Si on revient aux derniers ajustements de Bâle 3, il semble que l'Allemagne ne les ait pas encore validés : qu'est-ce qui selon vous justifie cette méfiance allemande ?
Les grandes banques allemandes vont bien mais ce n'est pas trop le cas des banques des Landers. C'est vrai que leur système bancaire a été plus exposé que le nôtre. Ça peut expliquer pourquoi l'Allemagne souhaite resserrer un peu plus les boulons.

Dans le fond, ça ne me paraît pas très grave dans les relations franco-allemandes : je pense qu'on va se mettre d'accord. De toute façon, personne n'a intérêt à ce qu'il y ait un clash, je pense qu'on est dans la dernière ligne droite.


Le 10 août, le secrétaire adjoint au Trésor américain a annoncé que les Etats-Unis allaient probablement appliquer les recommandations de Bâle 3. Cela vous parait-il crédible, en sachant que les banques américaines ont boudé Bâle 2 ?
Effectivement, les Américains ont toujours été prudents et réticents vis-à-vis de Bâle 2 : ils ont purement dit qu'ils allaient appliquer Bâle 2 à une vingtaine de leurs grandes banques. En sachant qu'il y a entre 6000 et 7000 banques aux Etats-Unis, ça veut dire que la plupart des banques américaines sont restées sous Bâle 1 ou sous un Bâle 1 légèrement amélioré pour se rapprocher du modèle standard de Bâle 2.

Certes, M. Obama et la Fed sont d'accord pour dire qu'il faut tirer un certain nombre de conséquences de la crise. Néanmoins il y a toujours cette réserve des Américains vis-à-vis de ce qui se passe à Bâle. Pourtant en Europe, on applique les recommandations de Bâle à la lettre ce qui fait de nous les bons élèves de la classe. Le problème c'est que dans ce contexte, il y des distorsions de concurrence entre les systèmes bancaires. J'aimerais bien que cette fois, les Américains jouent vraiment le jeu de Bâle 3 et surtout qu'ils l'appliquent réellement : j'attends qu'ils passent aux actes.


L'idée d'une taxe bancaire mondiale n'a pas été retenue au cours du dernier G20. Pensez-vous que le prochain sommet à Séoul va apporter des avancées en matière de réglementation bancaire ?
Je pense qu'en novembre le G20 va surtout acter des progrès faits dans le cadre du Comité de Bâle et du Conseil de stabilité Financière, et depuis le G20 de Londres. Je ne suis pas sûr que le thème de la régulation bancaire fasse l'objet de nouveaux développements à Séoul ou qu'il y ait une impulsion nouvelle en matière de réglementation prudentielle.

Maintenant, il faut qu'on applique les grands axes décidés à Londres en avril 2009 et à Pittsburgh en septembre 2009. A mon avis, à Séoul, les Américains et les autres dont les Européens vont réaffirmer leur volonté de combiner leurs préférences et de trouver un compromis. Parce que si les Américains s'intéressent plus à l'effet de levier (leverage ratio), les autres accordent plus d'importance au ratio de solvabilité (Core Tier one).

Le seul point nouveau en matière de réglementation bancaire c'est que le G20 va se faire dans un contexte où la réforme bancaire américaine aura sans doute été définitivement approuvée. L'adoption de cette réforme, si elle est confirmée, devrait permettre aux Américains de montrer aux autres pays qu'ils ont tiré un certain nombre de conclusions réglementaires. L'administration Obama devrait par conséquent être en position de force, ou moins sur la défensive qu'auparavant.

Après il faudrait aussi que les pays émergents s'affirment plus. Comme ils appliquent de fait les recommandations de Bâle, ils sont concernés par tout ce qui passe. Même si la crise bancaire les a beaucoup moins touchés que les pays les plus avancés, j'aimerais bien qu'ils interviennent un peu plus dans le débat ; et c'est d'ailleurs tout l'intérêt du G20 de solliciter la participation active des pays émergents et la co-décision.


Propos recueillis par Tahiry Marcel

Tahiry Marcel

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