Interview de Emeric Blond : Gérant actions au sein de la Financière de Champlain

Emeric Blond

Gérant actions au sein de la Financière de Champlain

Une de nos principales convictions, la société Stallergènes

Publié le 29 Octobre 2010

Une thématique sur laquelle vous investissez actuellement concerne les laboratoires spécialisés. Comment expliquez-vous cet intérêt ?
Ces laboratoires développent des traitements contre des pathologies spécifiques comme le cancer, les maladies neuro-dégénératives et les problèmes liés au diabète. Ces laboratoires font l'objet d'une forte attention de la part des grandes sociétés pharmaceutiques. Alors qu'en 1996, 4% des budgets de R&D étaient alloués aux laboratoires spécialisés, ce sont aujourd'hui 30 à 40% des budgets qui sont externalisés !
Une telle évolution s'explique par le fait que d'ici 2014, de nombreux brevets de médicaments arrivent à expiration (+/-185 milliards de dollars de CA) et laisseront place à l'arrivée massive de génériques et bientôt de «biosimilaires».

Pour les gros mastodontes du secteur de la santé, les alliances avec les laboratoires spécialisés permettent de trouver des relais de croissance qui compensent en partie la baisse du chiffre d'affaires à venir et d'externaliser des risques significatifs. Les phases cliniques sont longues, multiples et l'approbation des autorités de régulation pas garantie (cf. rejet FDA du Bydureon de Eli Lilly). Les coûts en jeu sont très importants.

En 2009, les laboratoires spécialisés représentaient un chiffre d'affaires de 74 milliards de dollars à l'échelle mondiale. Nous devrions passer à 219 milliards de dollars en 2014.
Les partenariats entre les grands laboratoires pharmaceutiques et ces laboratoires spécialisés ne cessent donc de se multiplier. Récemment Novartis a signé un accord de partenariat avec Transgène (milestones / royalties) pour le développement d'un traitement contre le cancer du poumon.

Quelle vous semble être la meilleure manière d'investir sur ces valeurs ?
D'un point de vue strictement boursier, on s'aperçoit que lorsqu'une grande société pharmaceutique rachète un laboratoire spécialisé, au départ le cours de la société acheteuse a tendance à baisser en raison des coûts liés à l'acquisition ou des niveaux de valorisation exigés. Parallèlement, le laboratoire spécialisé connait une hausse proportionnelle à l'offre de rachat.
Lorsque Sanofi Aventis a annoncé qu'il allait dépenser 18,4 milliards de dollars sur Genzyme, l'offre a été lancée avec une prime de 30%. Cela a entrainé de manière quasi immédiate la progression du titre de Genzyme de 30%.
Il vaut donc mieux investir dans le laboratoire spécialisé. L'investisseur pourra ainsi jouer la santé traditionnellement perçue comme un secteur défensif avec un coté croissance.

Vous cantonnez-vous à une zone géographique précise ?
Nous sommes principalement investis sur l'Europe dont l'industrie est plus mature et plus réglementée. Cependant les foyers de croissance sont maintenant ailleurs, notamment aux Etats-Unis, Chine et certains pays en développement. Car les grandes pathologies des sociétés matures (surpoids, diabète, cardiopathies, cancers) sont aujourd'hui en forte croissance dans les zones en développement. L'idée est alors de miser sur les valeurs européennes qui ont une part significative de leur chiffre d'affaires réalisée dans ces zones géographiques.

Investissez-vous directement sur des valeurs de pays émergents ?

Oui. Mais investir directement dans des sociétés émergentes demeure compliqué. Le suivi de la valeur étant plus complexe.

Quel est votre horizon d'investissement ?

Le marché de la santé est actuellement très volatil. De ce fait, il est très dur d'avoir une position de long terme sur certains dossiers. Nous essayons de faire un compromis entre des convictions de long terme (comme les maisons de retraite) et une approche de stock-picking plus opportuniste.

Combien de laboratoires spécialisés comptez-vous actuellement dans votre portefeuille ?
Dans notre fonds Performance Vitae, nous avons un peu plus d'une quarantaine de valeurs en portefeuille dans l'univers de la santé et du vieillissement de la population, dont une dizaine de laboratoires spécialisés. Il faut savoir qu'en moyenne, près de 80% des dépenses de santé sont réalisées à partir de 65 ans dans nos sociétés !

Quelles sont vos plus fortes convictions ?
Nous pouvons mentionner Stallergènes. C'est une conviction à court, moyen, long terme. Le cours a perdu 20% récemment suite à la publication de résultats moins élevés qu'attendus. Un partenariat été signé au Japon avec Shionogi pour la vente de comprimés de désensibilisation aux allergies. La société est en plus à la recherche d'un partenaire américain pour commercialiser son produit phare aux Etats-Unis, Oralair, dont le processus de validation auprès de la FDA est en cours.
Stallergènes dont la capitalisation s'élève à 800 millions d'euros est détenue à hauteur de 47% par Wendel Investissement. Ce dernier, fortement endetté, pourrait se séparer de sa participation, estimant que la société arrive à maturité opérationnelle.
Le titre pourrait évoluer d'ici la fin de l'année vers les 70 euros. En cas de newsflow positif (signature de partenariat, accord FDA, opération sur le capital), nous pourrions dépasser les 80 euros.

Une autre valeur que nous pouvons citer est BioAlliance. La société a développé deux produits, le Loramyc, qui permet de traiter les infections orales chez les personnes immunodéprimées (HIV, …) et le Setofilm, pour les personnes ayant des problèmes de nausées, vomissements (post opératoires ou à la suite de chimiothérapies, radiothérapies notamment).
La société avait fait le choix de rester indépendante commercialement et a connu des problèmes dans la mise en place de sa structure commerciale. Elle a finalement fait le choix de nouer plusieurs partenariats pour revendre ses produits en Europe, aux Etats-Unis et en Asie. Le cours est actuellement à 5,98 euros. Nous pourrions évoluer jusqu'à 8 euros à l'horizon de 12 mois.

Quels sont les principaux risques que suppose un investissement sur les laboratoires spécialisés ?
L'échec dans les phases de développement des produits. Car il existe sept étapes avant de pouvoir avancer un succès sur une molécule, constituant autant d'obstacles à franchir : découverte, préclinique, phase I, phase II, phase III, enregistrement et mise sur le marché.
Un autre risque réside dans le fait que l'entreprise ne parvienne pas à trouver les financements nécessaires pour finaliser le développement de son produit. A l'origine, un laboratoire se créé avec les fonds des fondateurs, de fonds d'investissement ou de laboratoires pharmaceutiques ; ces fonds serviront à financer la R&D et les phases cliniques préliminaires. Au fur et à mesure de la validation des étapes, des milestones ou des appels aux marchés pourront aider à financer les développements futurs. Les essais cliniques de phase III sont ensuite des périodes propices aux opérations de rapprochement avec un gros laboratoire ou à la signature de partenariats très rémunérateurs.

La thématique des laboratoires spécialisés est étroitement liée à celle du diagnostic. Là-dessus, une de vos fortes convictions est Biomérieux...
Pour traiter de manière efficace une maladie, il vaut mieux la dépister de la manière la plus fiable possible. Cela contribue à réduire de manière importante les dépenses de santé sur le plan économique. En effet, le diagnostic représente 2 à 3% des dépenses de santé et influence 70% des décisions thérapeutiques. Dans le traitement des tumeurs cancéreuses, très peu de traitements sont adaptés à la spécificité de la tumeur, réduisant fortement leur efficacité. Toutes pathologies confondues, ce sont ainsi 350 milliards de dollars qui sont dépensés dans le monde pour des traitements inefficaces !
Biomérieux s'inscrit donc sur un segment porteur. Le titre souffre en ce moment d'un momentum quelque peu négatif en raison de chiffres inférieurs aux anticipations. La société affiche cependant une bonne solidité financière. Elle a du cash, peu de dettes, une exposition grandissante aux pays émergents. Le titre devrait donc, une fois stabilisé, récupérer les niveaux passés et atteindre les 83 euros.

Propos recueillis par Imen Hazgui