Espace International - News, articles, interviews et dossiers

Interview de Jean-Joseph Boillot : conseiller au Club du CEPII et spécialiste de l'économie indienne

Jean-Joseph Boillot

conseiller au Club du CEPII et spécialiste de l'économie indienne

L'Inde n'ira pas vers le tout nucléaire

Publié le 09 Décembre 2010

Sur la stratégie énergétique indienne :
La stratégie énergétique de l’Inde suit un ensemble de trois contraintes :
-la première est une contrainte de dépendance vis-à-vis de l’extérieur, dans la mesure où l’Inde ne dispose pas de ressources propres suffisantes par rapport à ses besoins. Ce qui l’a conduit à dépendre énormément en additionnel des hydrocarbures qui représentent en gros 35% de ses besoins énergétiques primaires, auxquels s’ajoutent par ailleurs des importations croissantes de charbon, notamment d’Australie, cela en raison de la mauvaise qualité du charbon indien et compte tenu des coûts de transport par train très élevés à l’intérieur de l’Inde. Les options pour réduire cette dépendance consiste donc à trouver de nouvelles ressources énergétiques en interne et à améliorer très nettement l’efficacité énergétique.
Or pour accroître ces ressources domestiques, il s’avère qu’il n’y a que peu d’options possibles : l’Inde n’a en effet pas beaucoup de potentiel hydraulique et doit faire appel à ses voisins, comme le Bhoutan ou le Népal ; reste donc les options liées aux hydrocarbures et en particulier le gaz dans les réserves offshore, et où de grandes découvertes ont été faites. Néanmoins ces dernières ne suffiront pas à faire face à la croissance de la demande, si bien que la dépendance relative continuerait de croitre. Avec le nucléaire, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la dépendance augmenterait là encore puisque l’Inde ne dispose pas de ressources en uranium, ce qui explique d’ailleurs que l’accord entre Areva et NPCIL contient une close de fourniture de combustible durant 25 ans. Par ailleurs, le nucléaire est une filière fortement dépendante de la technologie, or l’Inde ne fabrique pas ses propres centrales.
Il y a donc une dernière option qui s’ouvre, celle des énergies renouvelables.

-la seconde contrainte tient à la croissance de l’Inde. Lorsque l’Inde croit de 8 à 10% par an, dans l’état actuel de son élasticité d’énergie, sa demande d’énergie augmente de 6 à 8%. Cela signifie que la composante efficacité énergétique est cruciale. Dans l’état actuel des choses, la croissance annuelle de l’offre énergétique est à peine de 5%, ce qui implique que l’Inde est en permanence contrainte de rationner les utilisateurs. Rationnement quantitatif qui se traduit par des coupures de courant répétées et des prix très élevés qui pèsent sur les coûts de production et le niveau de pauvreté de la population déjà bien élevé.
Il reste donc deux domaines dans lesquels l’Inde peut tirer son épingle du jeu : dans tout ce qui concerne la génération électrique via la construction de centrales électriques -l’Inde est ainsi passée à un rythme de 30-35 GW de capacités nouvelles chaque année, alors qu’elle était sur un rythme de 5-10 GW au début des années 2000. Le problème étant que cette génération électrique repose principalement sur le charbon et le gaz, donc sur une industrie très polluante et fortement dépendante. Cela étant, les dernières centrales sont de plus en plus efficaces, l’Inde étant l’un des premiers pays au monde a avoir mis en place des méga centrales allant jusqu’à 4 000 MW. La seconde orientation qui a donc vu le jour il y a une dizaine d’années maintenant, consiste à travailler sur un réseau décentralisé grâce à la percée de l’éolien et plus récemment, du solaire.

-enfin la dernière contrainte est liée à la protection environnementale. L’inde est en effet un pays où il y a une très forte densité de population effective, puisque 40% du territoire n’est pas habitable. Il faut donc logiquement placer les sources d’énergie dans ces zones habitées ou le plus proche possible de ces dernières, or ces sources d’énergie sont polluantes, ou à risque dans le cas du nucléaire, ce qui pose un réel problème. Par ailleurs, les groupes de pressions environnementaux en Inde sont traditionnellement, et on peut même dire culturellement, très puissants. Cette contrainte environnementale se traduit par le fait que n’importe quelle décision prise en politique énergétique se heurte immédiatement à l’opinion publique.
Les exemples sont nombreux et touchent tous les domaines : ainsi dans le cas des autoroutes, le programme actuel lancé par le gouvernement sous la direction du Ministre des routes Kamal Nath, avait pour ambition au départ de construire 20 Km d’autoroute par jour, or dans les faits, on en est plutôt à moins de la moitié. Les retards sont liés à tout un ensemble de rebondissements, que ce soit des accusations de corruption induisant la mise en place de commissions d’enquête -comme dans le cas de l’aéroport de Bangalore dont la construction, débutée en 1981, ne fut achevée qu’en 2006- ; de luttes sociales très fortes comme ce fut le cas avec le groupe Tata qui perdit près de deux ans dans le lancement de sa voiture Nano...

Le nucléaire et sa perception par l’opinion indienne :
Les autorités indiennes ont en fait tenu compte implicitement de l’opinion publique : l’Inde n’ira pas vers le tout nucléaire. Maintenant, de deux choses l’une : soit par le fait même que le nucléaire représente un poids finalement assez marginal, le gouvernement bénéficie d’une certaine tolérance de l’opinion publique et des groupes de défense de l’environnement ; soit au contraire, le gouvernement prend le risque qu’on lui dise que puisque c’est marginal, on peut alors s’en passer au profit des énergies renouvelables et décentralisées.

Nicolas Sandanassamy