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Interview de Marie-Joseph Bertini : Directrice du Département Sciences de la Communication - Université de Nice

Marie-Joseph Bertini

Directrice du Département Sciences de la Communication - Université de Nice

Ce ne sont pas les femmes qui ne s'intéressent pas à l'économie, mais l'économie qui ne s'intéresse pas aux femmes

Publié le 12 Avril 2011

En examinant les supports média féminins, on peut penser que les femmes s’intéressent moins aux enjeux économiques et financiers que les hommes. Les médias résument-ils trop rapidement les centres d’intérêt des femmes?
Evidemment. Le propre des médias est d'amplifier, de maximiser la valeur et la portée des représentations sociales et culturelles dominantes au sein d'une société. En donnant aux femmes à voir, à entendre et à lire ce qu'ils pensent constituer leurs centres d'intérêt, les médias confortent et optimisent le poids de ces stéréotypes.

En ce sens ils font preuve d'une paresse et d'un suivisme qui nuit à leur propre économie médiatique : il y a la place en effet pour développer aujourd'hui des supports d'articles et des lignes éditoriales qui travaillent à s'adresser aux femmes d'une manière novatrice et originale. Un média économique qui serait capable de réfléchir aux moyens de changer la donne de ce côté-là prendrait une place actuellement libre sur le marché médiatique, un créneau qui lui permettrait de se distinguer de manière considérable (et économiquement porteuse) de sa concurrence.

Y-a-t-il un danger à rester enfermé dans ces stéréotypes ?
Les médias, notamment de presse écrite, deviennent peu à peu inaudibles et ratent pour une grande part le réel : celui des femmes qui constituent 70% du lectorat hors supports économiques. Ces derniers ne savent pas parler aux femmes en tant que partenaires économiques et financières ; ils les renvoient à la sphère domestique dont elles sont pourtant sorties depuis longtemps (en France, les femmes représentent 68% des diplômés du supérieur). Il y a urgence pour les magazines et webzines économiques, à apprendre à s'adresser aux femmes autrement qu'on le faisait au XIX° siècle ou après-guerre. Or il n'en est rien aujourd'hui encore. Comment comprendre que les médias se soient ainsi privés d'un tel potentiel de développement ?

Pour les femmes : chaque jour on constate les dégâts occasionnés en matière d'évolution des mentalités ; cela représente un coût économique, social et politique considérable. Les médias participent ainsi à exclure les femmes du champ de la sphère professionnelle, les renvoyant sans cesse du côté d'une culpabilité étouffante (la wonder woman et la célibattante des années 80 ont fait place à la mère de famille/femme active écartelée entre vie privée et vie publique, toujours au bord de la crise de nerfs, toujours en retard d'une tâche qu'il lui incombe culturellement, mais non naturellement, d'accomplir seule).

L’économie, la politique, le business sont-ils des sujets particulièrement masculins ou sont-ils mixtes ?
Ce ne sont pas les femmes qui ne s'intéressent pas à l'économie, mais l'économie qui ne s'intéresse pas aux femmes, hélas. Aucun sujet n'est par essence féminin ou masculin mais tout sujet est culturellement connoté comme tel, du moins dans une société qui n'a pas suffisamment évolué pour remettre en cause ses préjugés les plus anciens et les plus paralysants.

A lire "Femmes. Le pouvoir impossible", de Marie Joseph Bertini, éditions Pauvert / Fayard

Stéphanie Villers