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Interview de Fabrice  Cousté : Directeur général de CMC Markets France

Fabrice Cousté

Directeur général de CMC Markets France

Les marchés pourraient bien paniquer avant l'heure

Publié le 21 Avril 2011

Quel regard portez-vous sur le plan d’aide extérieur demandé par le Portugal à l’UE et au FMI ?
Il y a eu une grande cacophonie au niveau politique. On a entendu à l’intérieur et en dehors de l’Europe des échos très différents. Le pays a fait son maximum pour repousser l’échéance. In fine le marché a tranché. Le taux de refinancement du Portugal a atteint un niveau prohibitif, au dessus de 10%. La question de la soutenabilité de la dette est alors devenue caduque. Il fallait un miracle économique pour permettre au Portugal de s’en sortir.

80 milliards d’euros, est ce pour vous un montant suffisant ?
L’intervention est massive. Il fallait que le plan soit suffisamment important pour rassurer les marchés. Est-ce que cela sera suffisant ? Il est difficile de donner une réponse affirmative sans équivoque.

L’UE a conditionné l’actionnement de ce plan par un consensus politique au niveau intérieur d’ici un mois. Pensez-vous que ce délai sera respecté ?

Les autorités portugaises feront l’effort nécessaire pour parvenir à un accord, tout du moins sur le papier. La bonne parole sera donnée. Il restera à regarder de près si cette parole sera suivie d’effet. Il est compliqué de le savoir d’avance car cela ressort du domaine du politique.

Selon vous il faut s’attendre à de nouvelles secousses sur les marchés en rapport avec la crise de la dette cet été ?
Aujourd’hui on s’efforce d’acheter du temps. Le temps du politique n’est pas le temps du marché. Nous avons pu le voir l’an dernier. L’accalmie générée par les plans d’aide accordés à la Grèce et à l’Irlande a été de courte durée.
Nous sommes en train de jouer l’acte II de la crise de la dette souveraine en Europe. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. A coté du Portugal, nous avons de nouvelles inquiétudes sur la Grèce et l’Irlande. Les spreads que l’on observe sur les CDS traduisent un niveau de risque et de crainte élevé.
A la zone euro, s’ajoute les doutes qui pèsent sur la dette américaine. Récemment l’agence de notation S&P a mis sous perspective négative la notation des Etats-Unis qui est je le rappelle la première économie mondiale. C’est un facteur alarmant selon moi.
Il est difficile d’envisager à terme un mécanisme pour renflouer l’ensemble des pays sujets à des problèmes d’assainissement de leurs finances publiques.

Concrètement qu’est ce qui pourrait provoquer ces nouvelles secousses ?
Ces secousses seront le résultat d’annonces politiques. Nous n’avons pas de feuille de route bien établie. Il n’y a pas de véritable sortie de crise possible.
On devra s’attendre à des dissensions s’agissant des modalités de mise en œuvre du Fonds de stabilisation en 2013. Il semble qu’il y ait une ligne de fracture avec les pays riches et rigoureux, comme la Finlande, l’Allemagne, les Pays Bas qui n’ont pas envie de subventionner ad vitam eternam les pays cigales.
Il est possible que ces derniers finissent par se demander si finalement ce n’est pas un chèque en blanc qui sera signée à fonds perdus pour la Grèce dès lors qu’avec 160% d’endettement l’année prochaine, le pays ne sera pas en mesure de rembourser sa dette. Ainsi on peut penser que ces pays s’opposeront à l’engloutissement d’une liquidité dont on n’a aucune assurance de récupérer.

On évoque de plus en plus l’éventualité de recourir à des opérations de restructuration. Qu’en pensez-vous ?

Cette restructuration parait très probable à l’heure qu’il est. Au demeurant si cette restructuration demeure limitée à quelques pays comme la Grèce, l’Irlande, le Portugal, alors la situation demeurera soutenable à condition d’avoir des gages draconiens. En revanche si cette restructuration venait à toucher un pays comme l’Espagne, les implications seront telles qu’elles amèneront à se poser la question de la sortie de certains pays de la zone euro.

Pensez-vous que l’effet de contagion à l’Espagne soit plausible ?
On peut à ce jour tout imaginer. Bien sur que l’Espagne ne se trouve pas dans la même situation que la Grèce, que l’Irlande ou que le Portugal. Mais ce qui importe c’est la psychologie des marchés.
On peut vivre avec une note américaine double A. De toute façon le marché a besoin d’un prêteur en dernier recours et pour le moment ce sont les Etats-Unis. Même si la garantie de remboursement est certes moins bonne, elle restera la meilleure garantie de remboursement dans le monde. On continuera à faire confiance aux Etats-Unis, parce qu’on n’aura pas d’autre choix.
Ceci étant, si l’on commence à avoir une dégradation de la note des Etats-Unis, il n’est pas exclu que le marché commence à se poser de sérieuses interrogations sur la qualité de la dette espagnole, qu’il y ait un rapatriement massif des capitaux, et en conséquence une érosion de la confiance sur la dette espagnole avec une envolée du taux de refinancement de l’Espagne. La contagion s’étendrait alors mécaniquement.
On peut remarquer aujourd’hui que les valeurs refuge sont de plus en plus convoitées, notamment l’or, l’euro, le franc suisse ou les matières premières. Un cercle vicieux compliqué à défaire est en train de se dessiner.

Les marchés pourraient paniquer avant l’heure ?
Nous ne sommes pas à l’abri. Ce décrochement forcera les politiques à agir beaucoup plus rapidement.

De quelle manière ?
On se souvient que la Chine a accepté d’absorber une partie de la dette grecque en échange d’actifs réels comme le port du Pirée. Cela pourrait se reproduire.

Ceci étant, la désolidarisation totale vous semble exclue?
Les risques sous jacents serait trop importants. Nous pourrions avoir un éclatement de la zone euro dont les répercussions se feraient ressentir sur l’ensemble de l’Europe du fait de l’interdépendance des systèmes bancaires.


Propos recueillis par Imen Hazgui