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Interview de Benoît Labouille : Directeur Général d'Offre et Demande Agricole

Benoît Labouille

Directeur Général d'Offre et Demande Agricole

Blé: le surplus exportable français devrait fondre de 13 millions à 6 millions de tonnes

Publié le 16 Juin 2011

Quel regard portez-vous sur la situation agricole dans l’hexagone ?
Nous avons eu un déficit hydrique depuis l'automne qui a dégradé l'état de culture du blé, de l'orge, du colza. Les potentiels de rendement ont par conséquent été nettement revus à la baisse.

Au niveau européen, nous anticipons s'agissant du marché blé qui est le marché directeur, un niveau de production de 121 millions de tonnes de blé tendre. Cela fait 6 millions de tonnes de moins que l'année dernière. Les pays les plus affectés sont l'Angleterre, l'Allemagne et la France. Dans l'hexagone, nous tablons sur une production de 31 millions de tonnes de blé tendre contre 35,6 millions l'année dernière. Outre Rhin, les pertes devraient s'élever entre 1,5 et 2 millions de tonnes.
Ainsi le surplus exportable français et européen devrait fondre. En France, ce surplus devrait passer de 13 millions de tonnes l'année dernière à 6 millions de tonnes cette année.
Au niveau européen, ce surplus européen devrait passer de 20 millions à 12 millions de tonnes. Cela fait beaucoup.

Nos acheteurs vont devoir trouver d'autres origines que l'origine française ou que l'origine européenne.
Les pays d'Afrique du nord (Maghreb, Egypte et Libye), ont acheté l'année dernière 21 millions de tonnes. La France avait fourni 10 millions de tonnes. D'autres solutions vont devoir être trouvées.

Dans les pays de la mer noire ?
L'état de la culture en Ukraine est correcte mais le rendement n'est pas gagné. Le mois de juin est essentiel pour le rendement dans ce pays. Par ailleurs, les qualités du blé en Ukraine ne sont pas forcément adaptées aux pays d'Afrique du nord. La Russie a un état de culture correct dans la zone sud. L'ouverture à l'export a été annoncée il y a quelques jours par les autorités. Cependant d'importants doutes portent sur l'état de culture au centre (Volga, Oural) et le nord (Sibérie). Selon le dernier rapport de l’USDA datant du 9 juin, la production de blé en Ukraine est évaluée à 19 millions de tonnes (en hausse de 2,2 millions) et celle de la Russie à 53 millions de tonnes (contre 41,5 millions l’année dernière). C’est un niveau moyen comparé à la normale. La production de blé en Russie en 2009 avait été de 61,8 millions de tonnes.

Qu'en est-il des Etats-Unis ?
Outre Atlantique, l'état des cultures est dégradé, notamment dans la région du Texas, grande productrice du blé d'hiver. L’estimation de l’USDA table sur une production de 56 millions de tonnes.

Quel est le niveau des stocks?

Les stocks ont diminué par rapport à l'année dernière. On était à 200 millions de tonnes de stocks et on devrait terminer l'année à 187 millions.
Nous devrions parallèlement avoir, de toute évidence, une consommation mondiale plus importante que la production.

Hormis les céréales, dans quels autres compartiments les tensions devraient être particulièrement palpables ?
Sur la volaille sans aucun doute. Le prix de la volaille est corrélé au prix des céréales.
Nous rencontrons également des difficultés sur l'élevage et le fourrage. On devrait voir des récoltes de foins diminuer sensiblement. Des produits de substitution devront être trouvés pour tenter d'alimenter les bêtes pendant l'été. En cela, le maïs ensilage (récolte de la plante entière) devrait être davantage utilisé. Cela fera autant de tonnes de moins pour le marché du grain.

La situation vous paraît elle alarmante ?
La situation est préoccupante que ce soit pour les consommateurs de première transformation ou de seconde transformation, pour les industriels de l'agroalimentaire, pour les éleveurs.
Non seulement de nombreuses récoltes passées ont été compromises mais en plus des risques importants pèsent sur les récoltes à venir. Au delà des pays du nord, les pays du sud ne sont pas épargnés. Il y a des doutes sérieux sur les récoltes chinoises que ce soit dans le blé ou dans le maïs.

Doit-on s'attendre à une progression continue des prix?
L'impact sera direct sur la volaille, et sur les produits fabriqués directement à base de matières premières, comme les pâtes.

L'enjeu est majeur pour les industriels?
Sans doute, l'enjeu le plus important, après les agriculteurs intéresse les industriels. Ces derniers ont tout intérêt à fixer les prix d'achat au fur et à mesure de leurs ventes. Ils ne doivent pas se mettre en position spéculative. Une bonne gestion des achats en se basant sur les marchés financiers et sur l’information de marché peut aujourd’hui apporter un avantage concurrentiel aux entreprises agro-alimentaires qui maitrisent ces outils.

Quel regard portez-vous sur les aides que souhaitent débloquer la Commission européenne ou encore Nicolas Sarkozy pour les agriculteurs ?
Les aides sont sans doute nécessaires dans certaines filières pour permettre de faire face à des problématiques de trésorerie mais elles ne seront pas suffisantes.

Il faut surtout que ces agriculteurs intègrent dans leur gestion de cout d'achat des outils pour se protéger.

Cette situation préoccupante ne constitue-t-elle pas une aubaine pour les investisseurs qui souhaitent placer leur argent sur le marché des matières premières ?

A priori, tout porte à croire que le rallye devrait se poursuivre sur le marché des matières premières agricoles sur les céréales, et les oléagineux.
Ceci étant beaucoup de mauvaises nouvelles ont été intégrées. Il faut donc faire attention.

Nous devrions avoir une augmentation des produits animaux dans la mesure où la production du lait devrait diminuer compte tenu des problématiques d’affouragement.

Pour le moment nous observons une baisse de la viande bovine parce que les agriculteurs préfèrent abattre leur cheptel. Certains abattoirs tournent deux fois plus rapidement que d’habitude. Cependant, à moyen terme, le manque de disponibilité devrait amener les prix à augmenter de nouveau.

Est-ce que le manque à gagner suite aux mauvaises récoltes imminentes pourrait être compensée par la flambée des cours pour les récoltes à venir.
Chez les céréaliers, c’est une possibilité. Chez éleveurs laitiers, c’est également une probabilité à terme mais il faudra attendre un peu. Pour les éleveurs de bovins viande, cela sera plus difficile. Ce sont ceux qui sont dans la pire des situations.

Quelles pourraient les autres actions à mener pour limiter la douleur ?
Utiliser les instruments de couverture sur leur coût d’achat.

Propos recueillis par Imen Hazgui