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Interview de Jean-Florent Rérolle  : Président de VienGi et de l'International Valuation Professional Board

Jean-Florent Rérolle

Président de VienGi et de l'International Valuation Professional Board

L'avantage compétitif d'une entreprise et sa capacité à créer de la valeur sont le fruit d'une alchimie complexe entre actifs tangibles et immatériels

Publié le 04 Août 2011

Quelle serait votre définition des actifs immatériels ? Quel serait le plus important à vos yeux ?
Je définirais volontiers les actifs immatériels par opposition aux actifs tangibles ! Les actifs immatériels sont tous les actifs non tangibles qui participent à la création de valeur dans l’entreprise. Leur contribution s’exprime avant tout dans leurs interactions respectives et dans celles qu’elles ont créé avec les actifs tangibles pour construire un business model unique.

Le capital humain est l’actif immatériel le plus important car c’est l’homme qui anime tous les autres actifs matériels et immatériels, à tel point qu’il est souvent difficile de le séparer en pratique des autres actifs intangibles (savoir faire, capital relationnel avec les clients, les fournisseurs, capital organisationnel). Quand on examine le «business model» d’une entreprise, on constate souvent que ce modèle repose sur une façon unique de travailler, de se comporter, de réagir face à l’environnement. Ce sont les hommes qui donnent à l’entreprise son âme.

Constatez vous des différences entre les approches sur l’immatériel des différents métiers de la finance (auditeurs, banquiers d’affaires etc.) ?
En effet, l’univers de la finance développe des approches très différentes en la matière car certaines professions comme les directeurs financiers, les auditeurs ou les évaluateurs doivent s’interroger sur la valeur des actifs immatériels alors que d’autres n’ont pas cette obligation professionnelle ou même cette préoccupation.

Les auditeurs on dû intégrer de manière croissante l’analyse des actifs immatériels dans leurs travaux. Ils doivent en particulier vérifier la façon dont les directeurs financiers ont alloué le prix de leurs acquisitions entre actifs tangibles, actifs intangibles identifiables (marques, brevets, les relations avec les clients, les droits d’auteurs, la technologie et le savoir-faire) et non-identifiables (goodwill). Cet exercice strictement encadré par les normes comptables est très fréquent et bien connu. Pour autant, sa réalisation concrète illustre le caractère souvent artificiel de l’individualisation de chacun des actifs intangibles, même s’ils sont qualifiés de «séparables».

Pour l’évaluateur qui cherche à déterminer la valeur d’une entreprise, les actifs immatériels représentent la différence entre la valeur totale de l’entreprise et celle de ses actifs tangibles. Une différence positive signifie qu’elle est parvenue à créer un «goodwill» révélateur de l’existence d’un avantage compétitif. C’est l’alchimie unique entre actifs immatériels et actifs tangibles qui est à l’origine de cet avantage compétitif. Il ne va pas forcément s’intéresser à la valeur de chacune des catégories d’actifs intangibles, mais il doit comprendre à travers sa diligence en quoi elles contribuent aux avantages compétitifs de l’entreprise et donc à la création de valeur.

Le banquier d’affaire a une attitude plus distante à l’égard des actifs immatériels: son objectif est avant tout de faire en sorte que l’opération se réalise. L’évaluation des actifs, et d’une manière générale la valeur de l’entreprise, est souvent d’une importance secondaire. Ce qui compte c’est le prix que l’acquéreur est prêt à payer ! Les évaluations auxquelles procèdent les banquiers sont souvent relativement simples et très financières. Elles reposent sur des multiples, sur la comparaison avec les valeurs résultant de transactions comparables. Elles ne se posent jamais la question de savoir quelle est la valeur de tel ou tel actif intangible. C’est d’ailleurs, peut être l’une des raisons pour lesquelles on observe autant d’échecs dans les opérations de croissance externe. La primauté des analyses financières sur l’analyse des paramètres humains peut conduire à de graves erreurs d’appréciation.

Quel jugement portez vous sur l’information diffusée par les entreprises dans le domaine de l’immatériel ?

Je pense que la situation est très perfectible et que les entreprises ne sont pas conscientes qu’une meilleure information dans ce domaine constitue un véritable atout stratégique à l’égard des marchés.

Les investisseurs ont besoin d’informations pour prendre leurs décisions d’investissement et de désinvestissement. Les informations financières sont pour l’essentiel de nature historique alors que ce qui intéresse un investisseur, c’est la chronique des flux de liquidités futurs et leur volatilité. L’entreprise doit les aider à construire leurs anticipations de risque et de rentabilité sans pour autant s’engager sur des chiffres précis. Le meilleur moyen, c’est d’expliquer en quoi le business model de l’entreprise est capable d’exécuter une stratégie de création de valeur sur le long terme. Cette explication s’appuie nécessairement sur une description des actifs immatériels de l’entreprise, de la façon dont ils s’articulent et en quoi ils sont essentiels et uniques.

Autant je suis sceptique sur la justesse ou le réalisme des chiffres que l’on peut afficher sur la valeur de tel ou tel actif intangible en raison de leur non-séparabilité intrinsèque, autant je pense que les entreprises devraient s’attacher à mieux comprendre la façon dont ils interagissent pour créer de la valeur afin de les gérer et de les protéger plus efficacement et de les utiliser plus finement dans leur communication à l’égard des marchés. Leur valeur boursière serait ainsi plus représentative de leur valeur intrinsèque. Le cours de bourse deviendrait alors un meilleur indicateur de la performance du management.

Interview réalisée dans le cadre de la Tribune Sciences Po de l’immatériel, dirigée par Marie-Ange Andrieux, Deloitte.

Biographie:
Jean-Florent Rérolle est Président de VienGi, cabinet de conseil et d’expertise financière. Spécialiste reconnu évaluation d’entreprise, expert judiciaire auprès de la Cour d'Appel de Paris, il préside l’International Valuation Professional Board. Il est également membre fondateur et administrateur de l’Institut Français des Administrateurs. De 1991 à 2004, Jean-Florent a travaillé à Paris et à New York pour le cabinet Ernst & Young où il a été coopté associé en 1995, puis il a été Managing Director au sein de la filiale française de la banque d’affaires Houlihan Lokey. Il s’exprime régulièrement sur les techniques d’évaluation et la gouvernance financière, notamment sur son blog (www.rerolle.eu). Il est le co-auteur d'un "vade-mecum de l'administrateur.


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