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Interview de Francis Perrin : Directeur de la rédaction du magazine Pétrole et Gaz Arabes, professeur au Centre arabe d'études pétrolières et directeur de la conférence SolarMed

Francis Perrin

Directeur de la rédaction du magazine Pétrole et Gaz Arabes, professeur au Centre arabe d'études pétrolières et directeur de la conférence SolarMed

La Libye ne devrait pas peser dans les mois qui viennent sur les prix du pétrole

Publié le 26 Août 2011

De quelle manière envisagez-vous la suite des évènements dans la production et l’exportation de pétrole en Libye ?
La priorité pour les nouveaux dirigeants sera de faire en sorte que la production pétrolière et les exportations reprennent le plus rapidement possible, pour retrouver leur niveau antérieur au conflit débuté en février 2011. Selon les informations dont nous disposons, la Libye produisait 1,6 million de barils par jour de pétrole brut environ, contre une production aujourd’hui quasi nulle, d’environ 50000 barils par jour.
La Libye, comme d’autres pays producteurs d’Afrique, est un pays très dépendant des recettes découlant du pétrole et du gaz. Quelles que soient les personnalités qui occuperont les hautes fonctions demain, il sera prioritaire de remettre en marche le système pétrolier le plus rapidement possible, bien que cela ne veuille pas dire que ce processus sera rapide.
Ceci est lié à deux choses : il faut que la compagnie nationale libyenne, la NOC, reprenne ses opérations et que les compagnies étrangères puissent reprendre leurs activités qu’elles avaient suspendues pendant le conflit. Cela suppose que ces compagnies estiment que les conditions de sécurité sont suffisantes.

A quand le retour à une production normale ?
La production et les exportations reprendront assez rapidement. En revanche, le retour au niveau antérieur au conflit, soit fin 2010, début 2011, prendra du temps. Il n’est pas simple d’être précis en termes de dates pour les raisons suivantes.
Premièrement, il faut que le pays offre des garanties de stabilité politique et de sécurité pour que les opérateurs pétroliers puissent recommencer à travailler.
Dans un deuxième temps, il faut constater les dommages subis pendant le conflit par les infrastructures pétrolières (installations de production, de traitement, de transport, raffineries, terminaux pétroliers). Concrètement, il est nécessaire de connaître les éléments qu’il faudra réparer et évaluer les travaux qui en découlent, en termes de coût et de calendrier.
Ces éléments seront découverts par les sociétés concernées dans les prochaines semaines et les prochains mois.
Enfin, sur le plan purement technique, lorsqu’on ferme des champs pétroliers pendant plusieurs mois, il faut un certain temps pour que ces champs retrouvent leur niveau de production antérieur. C’est d’autant plus difficile à estimer que chaque champ est un cas particulier. Certains retrouveront assez vite leur niveau d’antan, alors que d’autres nécessiteront plus de temps pour revenir à leur production optimale.
Pour résumer, il existe trois inconnues clés : sécurité et stabilité politique, dommages sur les infrastructures et retour au niveau de production d’avant février 2011. A ce jour, ni les autorités ni les compagnies pétrolières libyennes n’ont de réponse précise à ces trois questions, car il faut aller sur le terrain pour le constater.
Toutefois, nous pouvons quand même esquisser des prévisions. La production ne pourra pas revenir à son niveau antérieur à la crise, au minimum, avant un an. Au plus tôt, la production pétrolière libyenne pourrait retrouver son niveau de 1,6 million de b/j fin 2012, plus probablement en 2013. Certains analystes spécialisés vont jusqu’à 2014. Cette fourchette se resserrera au fur et à mesure des informations que nous obtiendrons sur les trois points déjà évoqués.

Quelles sont les garanties minimales nécessaires à mettre en place ?

Souvent, des combattants minent certaines zones, il faut donc s’assurer que la sécurité sera assurée pour les équipes envoyées sur le terrain et qu’elles n’auront pas à faire face à des partisans de Kadhafi qui mènent des sabotages. Il faut être certain que, sur le terrain, les conditions permettent le retour des équipes.
Il faut également que les nouvelles autorités montrent qu’elles sont prêtes à maintenir les contrats existants. Les compagnies s’attendent à poursuivre leurs investissements et activités dans le même cadre contractuel que celui convenu avec l’Etat libyen, même si c’est par un gouvernement antérieur à celui qui est en exercice. Elles comptent sur la continuité de l’Etat.
Les compagnies souhaitent évidement revenir le plus rapidement possible mais pas dans n’importe quelles conditions.

Quand est-ce que nous pourrions avoir une visibilité sur la résolution des trois questions que vous avez soulevées ?
Sur l’aspect de la sécurité, nous verrons rapidement la capacité des autorités à maintenir et à contrôler l’ensemble du territoire national. Il en sera de même pour leur attitude, leur capacité à maintenir les contrats avec les compagnies étrangères.
Pour la question des infrastructures, les premières constatations sur les dommages supportés par les oléoducs ou toutes autres installations pétrolières prendront un peu de temps, car c’est quelque chose d’assez technique. Cela prendra donc plusieurs semaines ou quelques mois. Même chose pour les compagnies étrangères, qui devront constater les dégâts sur leurs installations et champs pétroliers.
Dans quelques mois, nous aurons de nouvelles informations, qui relèveront des trois points que j’ai déjà évoqués et qui nous permettront de resserrer la fourchette dont je vous ai fait part.

Quelles sont les compagnies pétrolières qui selon vous sont les mieux armées pour tirer profit du retour à la normal de la production et de l’exportation de pétrole dans le pays ?

Il ne faut pas penser que le nouveau régime fera table rase du passé. Nous devrions voir d’abord le retour des compagnies qui étaient là depuis longtemps, essentiellement des compagnies italiennes, espagnoles, françaises, autrichiennes, allemandes, britanniques et nord-américaines. Des groupes comme l’italien Eni, l’espagnol Repsol, le français Total, l’autrichien OMV ont toute leur place dans le redémarrage et la montée en puissance de la production.
Ces compagnies ont quitté le pays pour des raisons de sécurité mais ne l’ont pas abandonné. A présent que le conflit est terminé elles vont progressivement revenir.
Une multitude de contrats ont été signés et sont en cours de validité. Le Conseil national de transition (CNT) a insisté sur le fait que ces contrats existants seraient respectés.
La connaissance du terrain sur le plan physique et géologique, la connaissance des gisements, des installations, le réseau de relations qui devra être reconstitué suite à la mise en place du nouveau régime seront autant d’atouts que pourront faire jouer ces compagnies.

Quels changements peut-on escompter au sein de la compagnie pétrolière nationale, la NOC ?

Il y aura évidemment des changements à la tête de la NOC, mais cela ne signifie pas que tout sera bouleversé, notamment à un niveau intermédiaire de responsabilité car ces postes demandent des compétences techniques très pointues qui s’acquièrent après des années de formation et de travail.

Doit-on s’attendre à l’arrivée de nouveaux acteurs ?

Tout changement de régime est l’occasion pour de nouveaux acteurs de trouver une porte d’entrée. Compte tenu de ce qui s’est passé au cours du conflit et du soutien diplomatique, politique, économique et militaire apporté par certains pays, comme le Qatar, les Emirats arabes unis et la Turquie, on peut imaginer que des grandes sociétés de ces pays comme la compagnie nationale du Qatar, Qatar Petroleum, jouent un rôle non négligeable en Libye à l’avenir. Ce serait une sorte de remerciement par le CNT aux pays qui les ont aidés.

Pensez-vous que la France ait une carte maitresse à jouer ?
La France bénéficie certainement d’une carte de sympathie importante. Cela ne signifie pas que les autorités libyennes de demain feront des cadeaux à la France. Ces autorités sont très nationalistes. Elles sont d’abord intéressées par ce qu’elles pensent être l’intérêt de leur pays. Elles voudront obtenir les meilleures conditions, le moins cher à qualités techniques équivalentes. Elles ne distribueront pas les contrats les yeux fermés. Il y a aura des négociations serrées que ce soit pour des contrats pétroliers et gaziers ou des contrats industriels liés au pétrole.
La prime politique ne supplantera pas les exigences techniques, économiques et financières. Si les compagnies françaises sont en concurrence avec des compagnies chinoises et qu’elles sont, par exemple, 50% plus chères, il ne faut pas penser que les Libyens pencheront automatiquement vers les sociétés françaises parce que celles-ci bénéficient d’une valeur ajoutée politique.
Il est plus réaliste d’estimer qu’à compétences égales et à coûts à peu près équivalents, les compagnies françaises et certaines autres sociétés occidentales bénéficieront d’un avantage compétitif de par cette dimension politique sur des entreprises de pays qui ont traîné les pieds vis-à-vis de l’opposition au régime de Kadhafi..
La différenciation jouera à la marge à partir du moment où les sociétés françaises seront à la hauteur.

Qu’en sera-t-il pour les compagnies russes ou chinoises qui travaillent en Libye ?

Je ne m’attends pas à une remise en cause des contrats existants.
Une société russe comme Gazprom, géant mondial du gaz, est présente dans l’exploration au terme d’un contrat signé avec Kadhafi. La société russe a signé un contrat obtenu suite à un appel d’offre international. Les choses ont a priori été légales sauf à démontrer qu’il y a eu corruption. Je ne vois pas les nouvelles autorités remettre en cause ce contrat signé de manière valable juridiquement car la société est russe et que la Russie n’a pas été particulièrement à la pointe pour soutenir l’opposition. Les nouvelles autorités ne voudront pas risquer de perdre du temps et de l’argent parce que la compagnie lésée se tournerait vers des instances d’arbitrage pour demander réparation pour rupture abusive. Ces autorités perdraient aussi en réputation et en crédibilité en se lançant dans une « vendetta » politique.

Ces compagnies chinoises et russes partiront cependant avec un handicap politique pour les nouveaux projets. Elles en ont sans doute conscience et pourraient s’efforcer de se rattraper sur les prix pour ne pas être écartées de contrats intéressants dans l’avenir.
Avant comme après le régime de Kadhafi, il y aura de toute façon beaucoup de concurrence pour l’attribution des futurs contrats pétroliers et industriels en Libye car le potentiel de ce pays est considérable.

Quelles pourraient être les répercussions du redémarrage de la production et de l’exportation du pétrole libyen sur le prix du pétrole ?

Je ne pense pas que la Libye pèsera dans les mois qui viennent de manière substantielle sur les prix du pétrole.
Encore une fois, le pétrole libyen ne peut pas pour des raisons techniques revenir en force sur les marchés dès demain quels que soit les scénarios les plus optimistes en matière de politique et de sécurité. La reprise de la production et donc des exportations ne peut être que progressive. Dès lors, je ne m’attends pas à une grande perturbation pour les prix. De ce point de vue, la baisse des prix du Brent le 22 août, dès l’annonce de l’arrivée des forces de l’opposition à Tripoli, était très prématurée.

Pour le pétrole, la possibilité de baisse des prix vient beaucoup plus d’une éventuelle récession. Cela aurait un impact significatif sur la demande énergétique et la demande pétrolière.
D’ailleurs, la baisse de près de 8% du prix du Brent sur les dernières semaines s’explique avant tout par les craintes sur la situation économique, financière et budgétaire ainsi que sur la crise de la dette de par et d’autre de l’Atlantique.

Au final de quelle manière voyez-vous évoluer le prix du baril pour la fin de l’année ?

La question de la prévision des prix du pétrole est sans doute l’une des plus difficiles au monde. Les prix sont très imprévisibles. Ils dépendent largement de facteurs exogènes au secteur pétrolier, tels que des facteurs politiques, économiques, climatiques, météorologiques, financiers, même si les fondamentaux du marché pétrolier international ne doivent pas être négligés, notamment dans le moyen et le long terme.
En revanche, ce que l’on peut constater, c’est que le pétrole a pas mal résisté à la crise de la dette en Europe et aux Etats-Unis. Le 23 août, le Brent était à plus de 109 dollars par baril. Cela reste un fort bon prix pour les producteurs, même si on est loin des sommets atteints cette année au mois d’avril en pleine crise libyenne.

Le pétrole reste en bonne position pour le reste de l’année parmi les actifs disponibles pour les investisseurs. La demande reste orientée à la hausse car elle est tirée par les pays émergents.
Le printemps arabe n’est pas terminé. Dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient il continue à y avoir des troubles politiques importants. Cela constitue un facteur haussier pour le cours du pétrole. Mais la crise de la dette est loin d’être terminée et elle représente une épée de Damoclès pour les cours du pétrole.

Propos recueillis par Imen Hazgui et Léa Deglaire