Interview de Daniel Anizon : Consultant indépendant chez Invest Securities

Daniel Anizon

Consultant indépendant chez Invest Securities

Je conseillerais d'investir dans des sociétés qui ont au moins un à deux ans de cash devant elles pour pouvoir continuer leurs recherches

Publié le 05 Octobre 2011

Comment se porte le secteur des biotechs actuellement ?
Le secteur des biotechs s'est plutôt bien comporté depuis le début de l'année jusqu'en juillet. Ensuite, il a encaissé le choc de fin juillet et du mois d'août, avec certaines sociétés particulièrement touchées qui se retrouvent en-dessous ou au niveau de leur cash, à l'instar de Nicox et Innate Pharma notamment.

Si on prend le rapport entre le cash et la capitalisation boursière, on constate en effet qu'il est proche de 1 pour les sociétés précitées, alors que pour les autres, il est d’environ 1/4.. Cela vient de l'aversion au risque : bien souvent en effet, quand les marchés sont tourmentés, les petites valeurs pâtissent plus que les autres lorsqu’on craint une impossibilité de se refinancer.Dans le secteur des biotechs, certains titres disposant pourtant d’une trésorerie suffisante comme NicOx ou Innate ont été massacrés alors qu'il s'agit d'un secteur qui devrait être peu affecté par la conjoncture, dans la mesure où les résultats de ces sociétés doivent être observés sur 5 à 10 ans... C’est qu’en fait le marché ne valorise pas du tout leur technologie et qu’il la considère trop risquée.

Quel est l'horizon d'investissement optimal ?

L'idéal serait de disposer d'un horizon d'investissement de 3 à 5 ans, qui serait par ailleurs calqué sur les essais cliniques. Autrement dit, en partant du principe qu'en moyenne un essai clinique dure 2 ans, quelqu'un qui va investir en début de phase I ou II devra attendre la fin de ces essais pour sortir.

Si les essais sont positifs, peut-être qu'il restera deux ans de plus pour voir ce que donnera la phase suivante. Sachant que le potentiel de création de valeur dans ce domaine-là se trouve au moment des essais cliniques de phase II, lorsque la preuve de concept chez l'homme est établie.

C'est-à-dire que si vous rentrez en phase I et que vous souhaitez le maximum de valeur, il vous faudra attendre 4 à 5 ans, et si vous rentrez en début de phase II et que vous attendez la phase III, il vous faudra patienter 2 ans, mais vous paierez plus cher votre entrée dans le capital.

Quelle est la meilleure façon d'investir sur ces sociétés ?
Il faut tout d'abord savoir qu'il s'agit d'un secteur très risqué. Si vous aimez le risque, vous pouvez commencer à investir en phase I voire en phase préclinique si vous êtes à l'aise avec la science, mais quand on ne connaît pas la science et que l'on investit en préclinique, on prend un risque démesuré sachant qu'un produit en préclinique a 1 chance sur 20 d'atteindre la phase de commercialisation, sur un horizon de 10 ans.

Il faudrait sinon se baser sur les statistiques et investir dans au moins 20 valeurs, dans la mesure où la probabilité de succès en préclinique est très faible, de l'ordre de 5%. Donc, en achetant 20 valeurs, ou produits selon le cas, l'investisseur aura des chances que l'une d'entre elles réussisse et compense les pertes qu'il aurait eues dans les 19 autres. Cela étant, ce n'est vraiment pas une stratégie à conseiller pour des investisseurs non avertis...

De la même manière, quelqu'un qui investirait en phase I, devrait investir dans 10 valeurs, tandis que quelqu'un qui investirait à partir de la phase II devrait prendre 3 ou 4 valeurs... Disons que la règle absolue consiste à ne pas prendre qu'une seule valeur, même si vous investissez en phase III, étant donné qu'il y a toujours un risque.

Peut-on s'attendre cette année encore à des opérations d'acquisition par de grands groupes pharmaceutiques, comme ce fut le cas avec le rachat de Genzyme par Sanofi ? La stratégie des "big pharma" vis-à-vis des biotechs a-t-elle évolué ?
La plupart des innovations viennent des biotechs, et les Big Pharmas ont besoin d'innovations. Or il est plus rapide de racheter des produits déjà avancés que de lancer de nouveaux programmes coûteux et au devenir incertain. Les grandes sociétés pharmaceutiques ont d'ailleurs démontré ces dernières années qu'elles étaient de moins en moins capables de faire naître de nouveaux produits. A l'inverse les produits innovants sont surtout nés dans des biotechs.

Pour autant, les Big Pharmas détiennent toujours leur potentiel de force de frappe pour des essais cliniques à grande échelle, et a fortiori pour des commercialisations. Dès lors, je pense que la tendance que vous décrivez devrait même s'accentuer. On devrait également assister à des fusions voire des rachats entre biotechs, surtout si le contexte actuel persiste en provoquant une pénurie de cash pour certaines d'entre elles.

Quelles sont vos plus fortes convictions ?
Je conseillerai d'investir dans des sociétés qui ont au moins un à deux ans de cash devant elles pour pouvoir continuer leurs recherches. A l'heure actuelle, étant donné l'état des marchés, il parait quasi impossible de faire des augmentations de capital -hormis Cellectis qui a pu obtenir un soutien du FSI et un partenaire industriel-, je privilégierai donc les entreprises ayant un matelas de cash derrière elles.

Et puis il faut que ces biotechs aient des news pour soutenir le cours, parce qu'il y a, certes, des investisseurs professionnels qui peuvent attendre plusieurs années, mais pour des particuliers qui souhaitent quand même voir leur investissement s'apprécier en bourse à relativement court terme, ce flux de news est nécessaire. Cela étant, la patience reste la chose la plus importante.

En résumé, je privilégie des sociétés ayant du cash, des news et bien évidemment, de bons fondamentaux, à l'image d'Innate Pharma qui cote un tout petit plus que son cash alors qu'ils ont signé un deal avec un bel «upfront» de 35m$.

C'est important de le souligner, parce que vous pouvez avoir des deals où la Big Pharma s'engage de façon très timide en versant dans l'immédiat quelques millions d'euros pour un produit déjà bien avancé, et puis qui a tendance ensuite à retarder les paiements dans le futur en imposant des « milestones » d'abord de développement puis de commercialisation à un horizon le plus lointain possible. De ce fait, une Big Pharma qui paye un bel up front d'emblée prouve qu'elle croit au produit, ce qui me fait penser que si BMS a versé 35 millions de dollars à Innate Pharma, avec 430 millions en attente si tout se passe comme prévu, c'est qu'elle croit fortement au potentiel de la biotech.

Pour NicOx, je suis passé récemment à l'achat, mais le pari est risqué dans la mesure où un «upside» peut venir d'une acquisition de produit ou de société, ce qui, dans le contexte actuel, peut prendre du temps, mais ils ont plus de cash que leur capitalisation boursière.

BioAlliance fait également partie de mes valeurs favorites. La société vient de lever du cash récemment -sa trésorerie représente d'ailleurs plus de 40% de sa capitalisation-, elle dispose de plusieurs produits, d’où un flux de nouvelles assez nourri.

Enfin, je citerai Neovacs qui a plusieurs produits très intéressants en développement, notamment sur le traitement du Lupus...

Que pensez-vous de Deinove qui n'est pas une biotech de santé ?
Deinove délivre ce qu'ils ont promis, ils ont confirmé disposer de 2 ans de cash devant eux et leurs programmes de recherche sont prometteurs et concernent plusieurs domaines. Tout ne marchera pas, mais au total, je reste conforté sur ma recommandation d'achat. Par ailleurs, ils ont des partenariats intéressants, d'autres en négociation, ce qui est donc de nature à soutenir l'évolution du titre.

Nicolas Sandanassamy