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Interview de Francis Perrin : Directeur de la rédaction du magazine Pétrole et Gaz Arabes, professeur au Centre arabe d'études pétrolières et directeur de la conférence SolarMed

Francis Perrin

Directeur de la rédaction du magazine Pétrole et Gaz Arabes, professeur au Centre arabe d'études pétrolières et directeur de la conférence SolarMed

Pétrole : une attaque militaire contre l'Iran est un risque limité pour 2012

Publié le 23 Décembre 2011

Quel regard portez-vous sur les fondamentaux du pétrole à ce jour ?
Il ne fait aucun doute que le pétrole restera la source d’énergie dominante même si sa part a vocation à diminuer dans la consommation énergétique mondiale. Les changements importants prennent du temps. La montée en puissance des énergies renouvelables exigera de nombreuses années.
Il sera nécessaire de continuer à investir pour développer de nouveaux champs pétroliers et re-développer certains champs existants, déjà en production, pour accroître le taux de récupération de leurs réserves. Ces investissements seront de plus en plus coûteux au fur et à mesure que les gisements les plus faciles d’accès seront épuisés.

Cette tendance poussera à moyen et long terme à une augmentation du prix du pétrole.

On avance aujourd’hui le fait que le pétrole représenterait 40% dans le mix énergétique. Cette part devrait tomber à 35% d’ici 2035...
Il n’est pas simple d’indiquer avec exactitude la part que représente le pétrole dans le mix énergétique à l’heure actuelle. Les statistiques peuvent varier selon différentes sources. Cette part serait plutôt de 35%-37% aujourd’hui et pourrait tomber à 30% d’ici 25 ans.

Y a-t-il des chiffres qui circulent concernant le niveau d’investissement actuel dans le secteur pétrolier ?

L’Agence Internationale de l’Energie (AIE) estime que, d’ici 2035, dans le cadre de son scénario central, il faudrait au niveau énergétique des investissements de 38 000 milliards de dollars 2010. Les hydrocarbures, pétrole et gaz naturel, nécessiteraient 20 000 milliards de dollars 2010, dont environ la moitié de cette somme pour le pétrole.

Dans le rapport de l’Agence américaine à l’énergie, il faudrait d’ici 2035 trouver quatre fois la production de l’Arabie Saoudite…

Lorsque nous sommes sur des prévisions à 2035, il faut reconnaitre que la marge d’erreur est considérable. Il ne faut pas trop se laisser hypnotiser par les chiffres.
C’est davantage l’ordre de grandeur qui est important. En l’occurrence, celui-ci parait vraisemblable. Cela montre l’ampleur du défi.

Quel serait selon vous le prix d’équilibre du baril ?
Actuellement le prix du baril de Brent se situe entre 100 et 110 dollars. Ce prix est un prix d’équilibre à court-moyen terme. A plus long terme, pour couvrir les investissements nécessaires, l’AIE avance un prix d’équilibre de 120 dollars par baril en dollars 2010 à l’horizon 2035, soit près de $200 en monnaie courante. Cependant, il est impossible de dire ce qu’il en sera effectivement. Encore une fois, ce qui est le plus important, c’est la tendance.

Pour vous, l’intensification des investissements dans le secteur ne fait nul doute ?
Cette intensification se fera par la force des choses. La demande sera en constante progression pendant de nombreuses années encore car elle est tirée par les pays émergents et en développement, notamment en Asie, au Moyen-Orient et en Amérique Latine. C’est une incitation puissante à l’investissement.

Ces investissements n’iront pas sans rencontrer des obstacles certains…
Les réserves pétrolières n’appartiennent pas à des compagnies mais à des Etats. Ceux-ci décident souverainement du rythme d’extraction de ces réserves et de l’accès des compagnies étrangères à leur domaine minier. Si certains pays producteurs majeurs ne veulent pas de firmes étrangères sur leur territoire ou si les conditions d’accès ne sont pas jugées intéressantes par celles-ci, c’est bien sûr un frein sérieux aux investissements qui sont requis pour faire face à l’augmentation de la demande pétrolière mondiale.

Revenons un instant sur la demande de pétrole en 2012. Etes vous d’accord avec les chiffres avancés par l’AIE ?
La demande évaluée pour 2011 par l’AIE est de 89 millions de barils par jour en hausse par rapport à 2010 (88,3 millions de barils par jour).
Pour 2012, la dernière projection datant de la mi-décembre table sur une demande de 90,3 millions de barils par jour. L’hypothèse est donc que la demande pétrolière mondiale augmenterait de 1,3 million de barils par jour, ce qui est sans doute un peu optimiste au regard des graves difficultés des pays de la zone euro.
Cela dit, ces chiffres sont régulièrement révisés en fonction des données macroéconomiques et géopolitiques. Ces derniers mois, les prévisions ont plutôt été revues à la baisse. Une récession prononcée dans la zone euro aurait forcément pour effet d’autres corrections significatives sur la progression de la demande mondiale.

Pourrait-on observer une correction aussi importante qu’en 2008 ?
Je ne le crois pas. 2008 et 2009 avaient été deux années exceptionnelles. Nous avions assisté à une baisse de la consommation de pétrole. Or, il faut remonter au début des années 1980 pour retrouver deux années consécutives de baisse de cette consommation.

En 2012, la part des pays non OCDE dans la demande pétrolière mondiale sera d’environ 50%, ce qui est historique. C’est un tournant majeur qui implique que, même si la demande n’augmentait plus du tout dans les pays de l’OCDE, ce qui est possible, la demande mondiale suivrait une ligne ascendante, sous l’impulsion des pays non-OCDE du fait de leur dynamique économique.

Du côté de l’offre l’OPEP a maintenu son niveau de production de 30 millions de barils par jour…

L’organisation se réunira de nouveau en juin 2012. Il n’est pas impossible que nous assistions à des ajustements à la baisse de la production compte tenu des circonstances. Mais l’Arabie Saoudite a rappelé qu’elle ferait en sorte d’éviter toute pénurie de pétrole au niveau mondial.

S’agissant du risque géopolitique, l’Iran semble surveillé de près. Comment appréciez-vous la situation ?
L’Iran représente une production de pétrole brut d’environ 3,5 millions de barils par jour. C’est le deuxième producteur de l’OPEP derrière l’Arabie Saoudite. Le pays exporte un peu moins de 2,5 millions de barils par jour. C’est donc un danger majeur si l’on se rappelle des conséquences qu’ont eu les troubles dans un pays comme la Libye qui a vu sa production quotidienne de 1,6 million de barils par jour tomber à zéro. Suite au conflit en Libye, le prix du pétrole a progressé au cours des premiers mois de l’année de 20-25 dollars par baril.

Quels effets sur le prix pourrait ainsi avoir une interruption de la production iranienne ?

Il est difficile de le dire, mais en toute logique on peut penser que le cours pourrait bondir d’une cinquantaine de dollars. Cependant, l’arrêt total de la production de l’Iran n’est pas une hypothèse très vraisemblable, sauf en cas de guerre.

Il y a un embargo des Etats-Unis depuis longtemps. Aujourd’hui l’Union européenne réfléchit à son tour sur la mise en œuvre d’un tel embargo…
Nous devrions être fixés sur la décision de l’UE dans les prochaines semaines. Il est vraisemblable que cette décision soit celle d’un embargo effectif. Certains pays européens affichent une réticence comme la Grèce qui dépend plus du pétrole iranien que les autres. Cela explique que la décision ait été reportée, le temps de trouver d’autres sources d’approvisionnement de substitution. Cependant je ne pense pas que cela conduise à l’absence de décision sur un embargo.
Cette décision ne devrait pas être suivie par les pays émergents, notamment les pays asiatiques.

D’ailleurs, l’Iran ne cesse de marteler qu’il n’hésitera pas à vendre plus de pétrole à l’Asie si l’Europe lui ferme les pertes...
Ce n’est pas si évident que cela. L’Asie consomme déjà beaucoup de pétrole iranien. La région représente 40% des exportations de l’Iran. La part de l’Europe dans ces exportations s’élève à 20%. Il n’est pas certain que l’Asie ait la possibilité ou ait intérêt à consommer plus de pétrole provenant de l’Iran.

L’embargo de l’UE pourrait donc conduire à des pressions sur le prix du pétrole ?

Je le pense en effet. La production de pétrole brut iranienne pourrait bien baisser faute de débouchés. Ceci aurait des incidences haussières sur le prix du baril. De plus, sur tout marché, les aspects psychologiques sont importants.

Quelles pourraient être les représailles de l’Iran ?
A ce jour le pays menace de bloquer l’accès au détroit d’Ormouz. Il pourrait le faire techniquement mais pas longtemps. Les autres pays du monde, notamment les Etats-Unis, l’empêcheraient de tenir ce blocage dans la durée.

Un blocage durable du détroit n’est donc pas concevable selon vous ?
C’est une hypothèse très peu probable à mes yeux. Les dirigeants iraniens ont conscience des répercussions qu’un blocage du détroit pourrait avoir. Cela pourrait amener une riposte de la part d’une coalition de grandes puissances occidentales. L’Iran n’y a pas intérêt. Un véritable blocage n’interviendrait vraisemblablement que si l’Iran était attaqué sur le plan militaire par les Etats-Unis et/ou par Israël, pas dans le cas d’un simple embargo.

Une attaque militaire contre l’Iran est selon vous un risque limité…

Je suis convaincu que, du côté de l’administration Obama, il n’y a pas du tout la volonté d’attaquer l’Iran, dans la mesure où les avantages liés à cette attaque seraient bien moindre que les inconvénients. Il y a une prise de conscience que le programme nucléaire de l’Iran est une menace. Différents moyens de dissuasion et de pression sont utilisés, des moyens diplomatiques, économiques, des sabotages informatiques, etc.
L’administration Obama s’efforce également de dissuader Israël de procéder à une telle attaque. Ceci étant, on ne peut exclure que ce dernier pays finisse par décider de frapper en 2012, année de campagne présidentielle aux Etats-Unis, s’il estime que le danger lié à l’avancement du programme nucléaire iranien constituerait pour lui une «menace existentielle».

Les marchés prennent donc à la fois en considération l’embargo de l’UE et la menace de blocage de l’Iran...
Oui, mais le second point n’est pas encore perçu comme un risque imminent.

Quelles sont les autres zones d’ombre à surveiller de près sur le plan géopolitique ?
Le Nigeria. Dans la région clé du delta du Niger, la production peut subir le contrecoup de sabotages contre des oléoducs.

La production libyenne a repris depuis septembre alors qu’elle avait été totalement arrêtée au cours de l’été. Cette production est en train de remonter en puissance plus rapidement que ce que l’on prévoyait. 800 000 barils par jour sont produits aujourd’hui, contre 1,6 million en janvier 2011. Une question importante pour 2012 est de savoir à quelle vitesse la Libye comblera les 800 000 barils par jour restants pour revenir à son niveau d’avant le conflit de 2011. Faire la deuxième moitié du chemin devrait être plus difficile en termes d’investissement, de réparations et de travaux de réhabilitation.

Par ailleurs, il faut continuer à suivre de près la Syrie et le Yémen, deux pays touchés par des troubles politiques et sociaux. La production pétrolière syrienne est fortement orientée à la baisse du fait de l’embargo européen.

Propos recueillis par Imen Hazgui