Espace International - News, articles, interviews et dossiers

Interview de Patrice Gautry : Chef économiste de l'Union Bancaire Privée

Patrice Gautry

Chef économiste de l'Union Bancaire Privée

Perte du triple A de la France : c'est davantage la vision allemande de la régulation en Europe qui a été sanctionnée par S&P

Publié le 17 Janvier 2012

Quel regard portez-vous sur les différents avis récents avancés par les trois agences de notation ? Si S&P a dégradé la note de la France avec une perspective négative, Moody’s maintient la note avec une perspective stable. L’agence Fitch a de son coté signalé qu’elle n’agirait pas avant la fin de l’année.
J’explique la divergence de notation de ces trois agences par une plus ou moins importante prise en compte de la dimension politique européenne dans l’évaluation effectuée.

En relisant les commentaires de S&P, on s’aperçoit que ce qui pose problème, c’est essentiellement la démarche solitaire, pays par pays de la réduction des déficits budgétaires et du réglage conjoncturel par rapport à une croissance faible. Cette démarche est imposée par une logique européenne telle que mise en place à l’issue des différents sommets européens sous l’impulsion de l’Allemagne et avec l’approbation de la France.

C’est donc davantage la vision allemande de la régulation en Europe qui a été sanctionnée par S&P que véritablement les économies relatives.

Les critiques adressées à la France, à l’Espagne ou à l’Italie ne sont pas nouvelles et pas plus alarmantes que celles qui étaient déjà véhiculées par les marchés : manque de compétitivité, rigidité dans le marché du travail, ajustement budgétaire problématique. Ces critiques d’ordre purement économiques sont les mêmes que ce soit pour S&P, Moody’s ou encore Fitch.

Quelle est la solution préconisée par S&P ?

S&P tire simplement un constat en indiquant que la seule voie de sortie par une politique budgétaire et fiscale restrictive ne fonctionnera pas. Elle ne donne pas pour autant de remède liée à ce diagnostic.

On peut penser qu’une issue serait de passer par le chemin des euro bonds.

Dès lors que la démarche pays par pays ne fonctionne pas, il faut donc envisager la stratégie opposée, par une mutualisation de la dette obligataire européenne et une mise en commun de la politique budgétaire et fiscale européenne.

On s’est aperçu la semaine dernière que toutes les négociations entre les pays membres de la zone euro et l’Union européenne visait à détricoter l’essence et l’esprit de l’accord du mois de décembre, la Commission européenne se voyant en particulier retirer le droit de saisir la justice en cas de dérapages.

Quelles devraient êtres les répercussions de ces différents avis sur le taux à dix ans français ?
Lundi, nous n’avions observé aucune répercussion significative de la décision de S&P sur l’OAT. Cependant, il faut dire que les marchés américains étaient fermés. Il faut donc relativiser cette accalmie apparente.

Je pense au demeurant que les commentaires de S&P sont en ligne avec ce que les marchés ont comme informations. En cela le spread entre le taux français et le taux allemand ne devrait pas s’écarter outre mesure dès lors qu’il reflète déjà le statut de l’économie française après la dégradation de la note. Si l’on avait eu des éléments nouveaux dans l’analyse, la donne aurait été différente.

Le taux de rendement du dix ans français devrait donc demeurer autour de 3%.

Pour ce qui est de l’adjudication que l’on attend du Trésor à la fin de la semaine, elle devrait se dérouler sans trop de difficultés.
Cependant il y a lieu de distinguer entre les adjudications courtes et les adjudications longues. Les adjudications courtes ont vocation à mieux se passer en raison de l’abondante liquidité qui existe sur les marchés financiers suite à l’intervention de la BCE.

Par ailleurs, il s’impose de différencier deux types d’investisseurs : les investisseurs français ou européens qui ne devraient pas faire beaucoup évoluer leurs positions et les investisseurs internationaux (chinois, japonais, américains) qui devraient afficher plus de frilosité.

A quoi vous attendez vous concernant les notations des agents privés français et notamment des sociétés financières françaises ?
Nous avons déjà eu des dégradations d’établissements financiers. Nous pourrions avoir des dégradations de sociétés publiques et parapubliques et donc avoir un cout de refinancement pour ces sociétés en légère augmentation du fait d’un ralentissement de la demande des titres émis, en particulier de la part des investisseurs situés en dehors de la zone euro.

A quelles incidences vous attendez vous en ce qui concerne l’évolution de la crise dans la zone euro ? Pour certains le gap qui s’est creuse entre la France et l’Allemagne fait du deuxième pays le pilote à bord de l’avion « zone euro », qu’en pensez vous ?  Cependant vous vous attendez à une position plus active de la BCE avec un quantitative easing et une baisse des taux ?
La note de S&P met clairement l’accent sur le rôle que devra jouer la BCE.
Dans le cas d’un moindre appétit des investisseurs internationaux pour les titres de dette des pays de la zone euro, la BCE n’aura pas d’autre choix que de renforcer son intervention pour aider les refinancements. Ce d’autant plus que la faiblesse de l’euro constitue un élément défavorable supplémentaire important qui pousse à accentuer la réticence des investisseurs internationaux.

La semaine dernière, Mario Draghi avait maintenu un discours encore relativement prudent. Cependant cela devrait changer.

L’Italie sera le premier pays concerné en raison du montant important de ses émissions. L’Espagne qui a connu une volatilité importante de ses taux ces trois derniers mois sera aussi concernée. La France pourrait également être affectée. Nous entrons dans une période pré électorale au cours de laquelle le gouvernement a tendance a procéder à des émissions obligataires significatives.

Pour d’autres, la note du FESF risque fort bien d’être remise en cause ?
Des inquiétudes peuvent effectivement être alimentées concernant la capacité de placement du Fonds et la possibilité de se doter d’un capital suffisant. D’autant plus que d’autres dégradations sont envisageables d’ici à 6 mois.
Ceci étant, la dotation du MES parait également compromise à ce stade.

Propos recueillis par Imen Hazgui