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Interview de Isabelle de Kerviler : Rapporteur de l'avis du CESE (Conseil français économique, social et environnemental) sur la compétitivité de la France

Isabelle de Kerviler

Rapporteur de l'avis du CESE (Conseil français économique, social et environnemental) sur la compétitivité de la France

Un des principaux défauts de la France, c'est qu'elle n'aime pas son industrie

Publié le 02 Février 2012

Quel regard portez vous sur la perte du triple A de la France décidée par l’agence Standard & Poor’s le 13 janvier dernier ?
La perte du triple A de la France n’est pas une surprise. La dégradation était déjà largement pressentie. Dès le mois de novembre, Moody’s avait indiqué qu’elle mettait sous surveillance la zone euro. Standard & Poor’s lui a emboîté le pas.
On peut espérer que la décision favorisera une prise de conscience d’abord au niveau français, ensuite au niveau européen.

A quelle prise de conscience faite vous référence au niveau français ?
Il faut prendre conscience qu’il est impératif de réduire le déficit du pays et de restaurer la compétitivité de l’économie, en particulier celle de l’industrie.
L’Hexagone peut s’enorgueillir de trois atouts principaux. Tout d’abord, sa position géographique centrale renforcée par la qualité de ses infrastructures de transport ; ensuite la dynamique de sa démographie, grand point de différence avec l’Allemagne ; enfin, la qualification de sa main d’œuvre.

Face à ces qualités existent des défauts : le fait que la France n’aime pas son industrie, le fait qu’il n’y ait pas beaucoup d’entreprises de taille intermédiaire, et le fait qu’il n’y ait pas suffisamment d’investissement dans la recherche privée.

Face à ce constat, vous avez formulé un certain nombre de propositions dans le cadre du CESE ?
Je souhaite tout d’abord rappeler que l’avis du CESE a été adopté à l’unanimité des partenaires sociaux, ce qui est une première.
Parmi les propositions importantes figure la mise en évidence de l’Etat stratège. Depuis la crise de 2007, qui ne cesse de rebondir, il y a un certain consensus sur le fait que l’Etat a un rôle primordial à jouer dans la détermination et la protection des secteurs stratégiques.
Qui plus est, avec l’accentuation de la crise, s’est dessiné un accord sur la réindustrialisation de la France avec un saut qualitatif, c'est-à-dire une montée en gamme et des investissements dans des secteurs d’avenir [énergie, traitement de l’eau et des déchets, transport, construction et agro alimentaire].
Nos leaders mondiaux sont alertés sur l’importance de leur rôle pour mobiliser une filière derrière eux et entrainer les entreprises petites et moyennes à l’exportation.

Le chemin pris par l’actuel président Nicolas Sarkozy vous semble-il-aller dans la bonne direction ?
Le Président Sarkozy a insisté sur la nécessité d’améliorer la compétitivité des entreprises, notamment en faisant financer les cotisations sociales de la branche Famille par la TVA et la CSG. Or l’avis du CESE souligne qu’il est urgent de trouver une autre assiette de financement que celle du travail pour les prestations ( famille et maladie) ayant acquis une dimension universelle. De même, comme le CESE, le Président Sarkozy a souhaité que la formation en alternance soit beaucoup plus développée.

Comment voyez-vous évoluer dans les mois à venir le taux à dix ans français ?

L’évolution des taux est difficile à prévoir.
Lorsque les Etats-Unis ont été dégradés, aucune incidence n’a été observée au niveau des taux d’intérêt. Je suis cependant consciente que la position de la France n’est pas celle des Etats-Unis.
Qui plus est, le taux d’emprunt de la France se situe autour de 3%. L’écart avec le taux allemand est de plus de 1% : cela signifie que la dégradation de la note française a déjà été en partie intégrée par le marché.
Elle a aussi été prise en compte par nos dirigeants puisque la prévision du budget français pour 2012 est basée sur un taux de 3,70%, ce qui nous laisse une petite marge.

A quelle prise de conscience vous attendez-vous au niveau européen ?
Nombreux sont les acteurs mondiaux qui affichent une défiance à l’égard de la réponse apportée par les responsables politiques européens. Leur réponse est jugée comme n’étant pas à la hauteur des préoccupations.

Le problème majeur de la zone euro est lié au fait qu’il existe un différentiel structurel important entre les pays d’Europe du nord et les pays d’Europe du sud. Pour beaucoup d’économistes, les pays d’Europe du nord ne sont pas pénalisés avec un euro pouvant aller jusqu’à 1,60 par rapport au dollar alors que les pays d’Europe du sud sont « confortables » avec un euro à 1,20.
La dégradation par S&P des neufs pays de la zone euro est la traduction de ce différentiel de compétitivité lié à l’euro.

Pensez-vous que le seuil de douleur est suffisant pour faire avancer les choses au niveau de la mutualisation de la dette et au niveau de la gouvernance économique ?
Les pays membres de la zone euro sont tous enclins à admettre qu’il n’est pas possible de continuer avec un niveau d’endettement aussi colossal et que des sacrifices vont être indispensables. Le consensus pour imposer une certaine discipline budgétaire est assez clair.
Cependant, n’agir que par la rigueur peut s’avérer catastrophique ; une dimension « poursuite de la croissance « doit être intégrée».

Peut-on espérer que l’Allemagne puisse être plus souple dans ses positions ?
L’Allemagne tire pleinement profit de la zone euro. Pratiquement 60% de son excédent commercial est réalisé au sein de la zone euro, qui ne représente cependantque 40% de ses échanges : elle « surperforme donc dans cette zone. Ainsi l’Allemagne n’a aucun intérêt à ce que la zone euro se grippe et à ce que la demande intérieuredans la région ne s’effondre.
On peut espérer que, tout en maintenant le cap de la nécessaire contrainte de réduction des déficits, Berlin sera plus indulgent sur le rôle que pourrait jouer la banque centrale européenne.
Un des grands handicaps de la zone euro réside effectivement dans l’absence de fonctionnement d’une planche à billet qui permettrait de soutenir les dettes souveraines, notamment celles despays d’Europe du sud.

Il faut tenir compte de l’opinion publique de chaque pays…
L’Allemagne est une référence en matière d’exportations et d’industries mais ce n’est pas un modèle transposable partout. Par exemple, dans la valeur ajoutée, les salaires allemands ont baissé de 5 points en 8 ans ; si l’on faisaitla même chose en France, nous aurions de vifs mouvements sociaux. De même, comme le souligne l’avis du CESE, un commerce extérieur très excédentaire dans un pays ne constitue pas à long terme un optimum sauf à ce que les partenaires commerciaux dudit pays acceptent de s’appauvrir.

Quel sentiment avez-vous à propos du bon fonctionnement du FESF ?
Soit les quatre pays qui ont le triple A (Allemagne, Pays-Bas, Finlande, Luxembourg) acceptent de financer davantage le fonds de soutien, soit la capacité de prêt de ce fonds sera amputée.


Propos recueillis par Imen Hazgui