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Interview de Jean-Aymon Massie : Président de l'Association française de Gouvernement d'Entreprise (AFGE)

Jean-Aymon Massie

Président de l'Association française de Gouvernement d'Entreprise (AFGE)

Présidentielles 2012 : les jeux sont faits, rien ne va plus

Publié le 18 Avril 2012

La campagne pour le premier tour de l’Election Présidentielle 2012, rythmée par les estimations des instituts de sondage, s’apparente plus à une partie de jeux de hasard qu’à un légitime examen de conscience sur le bilan des 5 années écoulées, sur les leçons de la crise exceptionnelle vécue par la France et l’Europe.
On attendait un bilan accompagné d’une discussion sincère avec les citoyens sur les mesures à prendre durant les 5 ans à venir, afin de rétablir les équilibres macro-économiques, relancer la croissance, améliorer le pouvoir d’achat et la création d’emplois, et surtout restaurer la confiance . Comme si le destin de notre pays était écrit et décidé « au dessus de nos têtes » ; les jeux sont faits, rien ne va plus.

En effet, le mouvement d’alternance est engagé depuis plusieurs mois ; il devrait se concrétiser dans une 1ère phase lors de la Présidentielle, puis dans une 2ème lors des Législatives qui pourraient donner une victoire massive au courant social démocrate. Après le Sénat, la « gauche » contrôlerait majoritairement l’Assemblée Nationale. Certains conservateurs envisageraient une nouvelle cohabitation (un Président de « droite » et les 2 Chambres de « gauche »), cette hypothèse ne parait pas réaliste. Car, au-delà des convictions individuelles, des préjugés politiques, des conflits d’intérêts encouragés par le laisser faire des dernières années, la France attend un radical changement, une vraie rupture. Ce mot était à la mode en 2007, mais ce n’était qu’une rupture entre le père et le fils adoptif, César et Brutus.

La rupture est rendue nécessaire par la gravité de la situation de la France en 2012, les déséquilibres des comptes publics l’exposant aux spéculations déstabilisatrices des marchés financiers, et par les conséquences cumulées des différentes formes de la crise. La rupture s’impose pour contrer les effets pervers de décisions inappropriées prises par les dirigeants politiques dans une logique de transfert de la dette privée vers la dette publique, afin de préserver la pérennité des institutions financières et de ne pas remettre en cause le libéralisme et la déréglementation.
Il convient de rappeler le processus de la crise systémique actuelle : née d’une crise immobilière et bancaire américaine, elle est rapidement devenue une crise économique, sociale, culturelle et maintenant institutionnelle.
Après les chocs de 2008 et 2009 qui ont provoqué une Grande Récession (plus grave que la Dépression de 1929), les dirigeants politiques ont été amenés à faire des choix et à prendre des décisions, qui sont aujourd’hui contestés. Une crise institutionnelle est en cours, provoquant une crise de confiance exceptionnelle, menaçant la pérennité des institutions nationales et européennes.

Si les responsables de la gestion d’actifs du secteur banque assurance sont à l’origine de la crise, on peut penser que son aggravation, sa prolifération à tous les secteurs de l’économie est de la responsabilité des dirigeants politiques. Ils n’ont pas fait les bons choix, ils ont pris les mauvaises décisions et maintenant ils s’enferment dans le cercle vicieux des plans d’austérité, impuissants et résignés. Ils ont aussi été manipulés par ces « visiteurs du soir », représentants influents des acteurs des marchés financiers. La multiplication des sommets européens et plusieurs G20 infructueux ont malheureusement démontré leur incapacité à maîtriser la crise.
La réponse des citoyens avisés et indignés est d’exiger la rupture.

La France est en effet porteuse d’une grande espérance pour les autres nations composant l’Union Européenne.
Elle peut devenir un exemple, impulser une nouvelle dynamique et proposer une réponse plus efficace pour sortir de la crise, pour ne pas céder aux pressions de certains acteurs des marchés, résister au « mur de l’argent », pour promouvoir une politique plus expansionniste et restaurer la confiance.
La future équipe dirigeante de la France devra contribuer à la constitution à brefs délais d’une Europe Fédérale, les Etats-Unis d’Europe, c'est-à-dire l’étape décisive de la construction européenne : le passage de l’union économique, monétaire et fiscale à l’union politique. Jouissant d’un crédit incontesté (AAA), s’appuyant sur la BCE et la BEI, l’Europe Fédérale pourra émettre des euro-obligations et, si besoin, mobiliser les fonds structurels pour lancer immédiatement une politique de grands travaux, investir dans les infrastructures, les énergies nouvelles, les TIC, le génie médical et les biotechnologies, les industries innovantes et à forte valeur ajoutée, la création de pôles de compétitivité en mutualisant les capacités de R&D et les budgets de recherche. L’Europe Fédérale pourra produire (made in Europe) les biens et les services répondant aux besoins de ce vaste marché domestique de 500 millions d’habitants avec un PIB per capita d’environ 26.000€ (Eurostat), que convoitent actuellement les USA et les BRICS.

Aujourd’hui l’Allemagne et les pays « satellites » liés étroitement à l’économie allemande (Europe centrale et orientale, Pays Scandinaves) représentent un sous ensemble économique de prés de 250 millions d’habitants, qui tirent beaucoup d’avantages du Marché unique et de l’€. La France a manqué le train, semble-t-il. Elle a cumulé retard dans la compétitivité et handicaps expliquant en partie le déficit croissant de son commerce extérieur et ses déficits publics.
Par contre la France pourrait relancer le projet Euro Méditerranée, la mise en œuvre de partenariats industriels et de R&D dans les pays de l’Union Maghreb Arabe, si proches . Ces partenariats permettraient à la France ainsi qu’aux autres partenaires européens de la rive nord de la Méditerranée de forger des leviers de croissance et de créer des opportunités de marché, tout en apportant une solution aux flux migratoires vers l’UE.

En mettant en commun leurs forces et leurs faiblesses, en mutualisant leurs dettes souveraines, les 27 pays Européens peuvent accroître leur capacité de remboursement, assainir ainsi leurs finances publiques, réduire leurs déficits et rééquilibrer leurs comptes publics dans de meilleures conditions, respecter alors les engagements du Pacte budgétaire européen de mars 2012 après avoir introduit un objectif de croissance, et enfin restaurer la confiance. Ces pays unis pourront repousser les pressions perverses de certains acteurs des marchés, qui souhaitent en imposant un plan d’austérité provoquer un programme de privatisation des entreprises les plus rentables, afin de permettre à ces fonds spéculatifs (hedge funds, fonds monétaires, fonds d’arbitrage sur CDS…) d’effectuer des opérations à effet de levier très lucratives. Unis les Etats Européens, fragilisés par la crise de la dette, parviendront à contrer le dictat et « le fanatisme des marchés », selon l’expression de Joseph E. Stiglitz.

Le retour de la confiance se prépare par des décisions courageuses, fermes et constantes sur la durée.
Les investisseurs américains et asiatiques ont besoin d’une zone Euro assainie et forte, afin d’apporter plus d’équilibre et de régulation à ce monde multipolaire en pleine évolution. La France, qui s’est ressaisie, forte et déterminée pourra redonner au couple franco-allemand, refondé à parité, son rôle moteur de la construction des Etats-Unis d’Europe, un espace de paix et de prospérité pour nos enfants.

Jean-Aymon Massie