Espace International - News, articles, interviews et dossiers

Interview de Benjamin  Louvet : Associé gérant chez Prim'Finance

Benjamin Louvet

Associé gérant chez Prim'Finance

Pétrole : la baisse devrait se poursuivre

Publié le 14 Mai 2012

Quel regard portez vous sur la correction du prix du baril au cours des ces dernières semaines ? Le prix du baril brent a perdu 8,26% en quatre semaines et celui du baril WTI 7,94%.
Je suis davantage surpris par le timing de la correction que par la correction elle-même. Cela fait quelques semaines que nous disions que le prix du pétrole était excessif compte tenu du contexte d’équilibre entre l’offre et la demande.

Du coté de l’offre, les pays de l’OPEP sont dans une configuration où ils sont presque au maximum de leur capacité de production. Cette offre de l’OPEP, à elle seule, suffit à satisfaire la demande actuelle.

Ensuite, si les stocks sont relativement faibles en produits raffinés en Europe, tel n’est pas le cas outre-Atlantique. Les Etats-Unis, qui n’ont pas le droit au regard de la loi fédérale d’exporter du pétrole, sont carrément devenus pour la première fois, exportateurs, de produits raffinés.

Par ailleurs, la baisse des exportations provenant de l’Iran, estimée à 1 millions de barils par jour, ne pose pour le moment de problèmes.
Les tensions sur le plan géopolitique se sont quelque peu calmées. Une rencontre a eu lieu entre l’Iran et les pays occidentaux à la mi-avril. Celle ne s’est pas mal passée. Les discussions doivent reprendre à la mi-mai.

Du coté de la demande, la consommation annuelle a été revue à la baisse à 900 000 barils par jour, contre plus de 1 million auparavant.
Au-delà de ces éléments, la reprise du dollar consécutivement à l’accentuation des incertitudes en Europe a également pesé sur le prix du baril.

A l’inverse des matières premières agricoles, l’on remarque que le cours du baril n’évolue pas tellement en fonction des fondamentaux…
Sur les matières premières agricoles, nous avons régulièrement des évènements saisonniers qui amènent à une recorrélation avec les fondamentaux : les récoltes dans l’hémisphère sud, les intentions de semis aux Etats-Unis, la météo en été, les récoltes, les rendements annoncés, le chiffre des exportations…
Sur le pétrole, hormis des grèves ou des interruptions de production comme nous avons pu l’observer au Nigéria, avec un deuxième cas de force majeure décrété par Shell, les fondamentaux de la matière première étaient relativement connu au début de l’année. Aussi, les éléments de variation résident surtout dans les évolutions macroéconomiques et leurs impacts sur le gout du risque des investisseurs. Aujourd’hui, le dégagement global du risque est tel que le cours de l’ensemble de nombreuses matières premières, pas seulement le pétrole, baissent.

Une correction de 8% en l’espace de 4 semaines ne vous semble- t-elle pas trop élevée ?
Une variation de -8% n’est pas énorme.

Vous attendez-vous à une poursuite de cette tendance baissière ?
Je ne m’attends pas à ce que cette tendance se poursuive beaucoup sauf à avoir un déclenchement du risque systémique et donc une véritable inquiétude sur la croissance mondiale, notamment dans les pays émergents.
La demande mondiale est pour le moment toujours attendue à la hausse, malgré la situation des Etats-Unis et de l’Europe.

En raison des printemps arabes de l’année dernière, les pays producteurs de pétrole ont besoin d’un niveau de prix relativement élevé pour assurer leur équilibre budgétaire, et éviter les mécontentements sociaux. Il faut se rappeler que l’Arabie Saoudite avait acheté la paix sociale en injectant plus de 35 milliards de dollars dans son économie. Le ministre du pétrole du pays, a d’ailleurs récemment déclaré souhaiter un prix du baril à 100 dollars.
Si le cours du baril venait à descendre à 90 dollars, il y a fort à penser que les pays de l’OPEP, et l’Arabie Saoudite en tête commenceront à menacer de fermer le robinet.

Un autre facteur susceptible de limiter la tendance baissière est lié à l’entrée dans une saison de forte consommation aux Etats-Unis. Commencera effectivement le 1er juin jusqu’au 1er septembre, la summer driving season, période pendant laquelle la majeure partie des américains concentrent leurs vacances.

Parallèlement, un problème de disponibilité de produits raffinés pourrait s’observer en Arabie Saoudite du fait du retrait partiel de l’Iran du marché international. Dans le cas d’un été très chaud, les produits raffinés utilisés dans les appareils de climatisation, pourraient manquer.

Sur le plan climatique, nous allons entrer dans une phase dite à risque, durant laquelle habituellement ont lieu d’importants ouragans. Ceci étant, nous nous attendons plutôt à un certain calme cette année. Aucune grande perturbation n’est prévue dans le golfe du Mexique.

Sur le plan géopolitique, des zones sensibles demeurent, comme le Nigéria, où les rebels du mouvement de libération du delta du Niger ont recommencé à faire parler d’eux en annonçant qu’ils allaient ramener à 0 la production du pays, ou encore le Soudan.

A plus long terme, des révélations significatives ont été faites sur l’Irak ?
L’Irak avait fait savoir qu’elle espérait atteindre une production de 12 millions de barils par jour d’ici 2020. Shell a fait savoir cette semaine qu’elle avait demandé au gouvernement iraquien de réviser à la baisse les investissements sur le champ pétrolier exploité dans le pays, de 10 milliards de dollars d’ici 2017. La compagnie a, en outre, l’intention de revenir sur son objectif de production de 1,8 million de barils par jour à 1 million de barils.
Il est possible que d’autres firmes pétrolières suivent l’exemple de Shell. Au moment de l’attribution des contrats irakiens après la guerre, ces sociétés ont fait miroiter des chiffres très élevés.
Au final, la production de l’Irak pourrait tout au plus atteindre 7 à 8 millions de barils par jour. Dans un contexte de hausse de la demande attendue, le gap pourrait générer des pressions sur le marché.

Selon vous la limite à la tendance pourrait se traduire dans le seuil symbolique des 100 dollars ?

Aujourd’hui la moyenne des prix du baril de pétrole vendus par les pays membres de l’OPEP se situe à 110 dollars. Il y a encore un potentiel de baisse de 10 dollars. Ceci nous ramènerait sur le prix du brent autour de 100 dollars.

Quel est votre positionnement actuel sur le pétrole ?
Nous avions réduit notre position sur le pétrole dans notre fonds les mois dernier. Nous sommes revenus sur une exposition normale ce mois-ci tout en réduisant l’exposition du portefeuille sur l’ensemble des produits de 100% à 80%.
Il ne fait aucun doute que les autorités publiques vont agir par des mesures de relance, et du quantitative easing. Cela prendra cependant du temps.
Les prochaines échéances ne seront pas favorables au pétrole. Moody’s va annoncer au cours des prochains jours des dégradations de notations sur des pays souverains de la zone euro et sur des banques européennes. Cela pourrait entrainer des ventes forcées sur des obligations.

Comment voyez-vous évoluer le prix du baril ?

Nous devrions plutôt connaitre une stabilisation sur un range relativement large, plus ou moins 3-4% au grès des nouvelles, à l’instar d’un gouvernement de coalition en Grèce, du résultat de la réunion Merkel-Hollande…

Propos recueillis par Imen Hazgui